Lanceurs d'alerte et pirates informatiques : les nouveaux révoltés ?

Auteur

Geoffroy De Lagasnerie

Localisation

France métropolitaine

Année de publication

2015

Cet article est paru dans

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Dans son dernier ouvrage, L’art de la révolte. Snowden, Assange, Manning (Fayard, 2015), G. de Lagasnerie soutient que la pratique de l’anonymat encouragée par Wikileaks et les gestes de fuite de Snowden et Assange inventent une conception inédite de l’émancipation. C'est une version réduite qui a été publiée dans le n° 175 d'ANV.

M. C.-M. Votre dernier ouvrage est consacré à Edward Snowden, Julian Assange et Chelsea Manning. Vous qualifiez ces trois lanceurs d’alerte de « personnages exemplaires ». Pouvez-vous rappeler ce qu’est un lanceur d’alerte ?

G. L. La catégorie de « lanceur d’alerte » est nouvelle. Elle essaie de saisir l’irruption de nouveaux personnages : ces activistes sont des insiders, des individus internes à une institution qui révèlent des documents de cette institution pour en pointer les dysfonctionnements. Un lanceur d’alerte pose la question du secret et de la nature des informations qui circulent dans l’espace public. La figure exemplaire du lanceur d’alerte, c’est Daniel Ellsberg, avec l’affaire des Pentagon Papers : il a révélé l’écart entre ce que l’administration américaine savait sur la guerre du Viêt Nam et ce qu’elle affirmait publiquement. C’est pour dénoncer ces écarts, antidémocratiques par essence, que le lanceur d’alerte intervient.

M. C.-M. Votre livre traite aussi longuement des pirates informatiques, comme les Anonymous. Qui sont ces individus, comment agissent-ils et se différencient-ils des lanceurs d’alerte ?

G. L. Je rapproche les lanceurs d’alerte et Wikileaks des Anonymous car nous avons là tout un univers de nouvelles manières de faire de la politique, qui émerge autour de la question d’Internet, de l’anonymat, des secrets, de l’État. Il est difficile de comprendre ce qu’est un hacker, ce qu’est une mobilisation d’Anonymous, ce qu’est l’action de Chelsea Manning. Nous ne disposons pas des catégories pour appréhender ces sujets politiques. Ces manières d’être et d’agir sont en train de se sédimenter. Je les rapproche car elles posent des problèmes semblables sur la citoyenneté, l’appartenance, le « Nous » ou encore l’espace public. Mon livre est une réflexion sur ce présent.

M. C.-M. La thèse centrale de votre ouvrage est donc que les lanceurs d’alerte et les pirates informatiques renouvellent en profondeur nos manières de faire et de concevoir la politique. Pouvez-vous nous expliquer la façon dont ces individus remettent en cause les modes d’action traditionnels ?

G. L. On mesure assez peu à quel point la démocratie est un espace codifié. Paradoxalement, même les États qui valorisent le plus la contestation et le pluralisme imposent des cadres aux sujets politiques. Il y a des conditions si un sujet veut être perçu comme un sujet démocratique : il doit épouser ces cadres, les faire siens et les utiliser pour exprimer son opinion. Nous interrogeons très peu ces contraintes qui pèsent sur nous et qui définissent ce que les sociologues appellent les « répertoires de l’action collective ».

La figure instituée du sujet démocratique, c’est celle du citoyen – et elle suppose deux éléments. D’une part, agir en tant que citoyen suppose d’apparaître publiquement, d’entrer dans un espace de délibération, d’interpellation collective. Et d’autre part, la citoyenneté suppose de se constituer comme sujet responsable qui assume ce qu’il dit et qui reconnait son appartenance à la communauté juridique et politique. Ces modalités de l’action sont reconnues et reprises par les sujets démocratiques que ce soit dans la mobilisation, la grève de la faim, jusqu’à cette forme la plus extrême de contestation qu’est la désobéissance civile.

Cette scène politique est mise en crise par les nouvelles manières de faire de la politique. Wikileaks et Chelsea Manning montrent qu’il est possible d’agir politiquement mais anonymement, qu’il est possible de rompre avec l’identification entre politique et espace public.

Le deuxième élément que je thématise avec les figures de Snowden et Assange, c’est la problématique de la fuite. L’enjeu n’est plus de se constituer comme sujet responsable qui reconnaît la communauté à laquelle il appartient, mais comme sujet dissident qui divorce de sa communauté et qui met en question l’évidence de son appartenance à l’État. Les pratiques de l’anonymat et de la fuite invitent à débloquer notre imaginaire et à interroger les catégories de la politique.

M. C.-M. Vous faites la part belle aux rebelles et aux dissidents. Mais la politique se situe-t-elle intégralement du côté de la révolte ? N’est-elle pas aussi un art du compromis et de la négociation qui, finalement, garantit une certaine paix sociale, une certaine stabilité des institutions ?

G. L. C’est une question difficile et importante. Ma théorie n’est pas du tout normative. Il ne s’agit jamais de présenter Snowden, Assange et Manning comme des modèles qui représenteraient la seule façon authentique de faire de la politique. En aucun cas il ne s’agit de réduire la politique à ces trois figures. Je cherche à comprendre ce qui s’invente à travers elles.

Réfléchir sur la démocratie, c’est toujours réfléchir sur ce qu’on ne connaît pas. Et rester attentif aux nouvelles manières de se révolter – et d’être – débouche ainsi sur une exigence d’inventer de nouveaux droits. La question posée par Snowden n’est pas seulement celle de l’insoumission mais aussi celle du droit : comment protéger les activistes poursuivis pour leurs gestes démocratiques ? Snowden a fui son État : il a récusé son appartenance à la citoyenneté américaine, ce qui fait qu’aujourd’hui il est poursuivi avec des inculpations qui peuvent lui valoir la prison à vie. Donc la question n’est pas seulement de penser quel type de révolte il commet, mais aussi quel statut juridique serait intéressant pour protéger des figures comme celle-là. Par exemple, il y a eu au Sénat une résolution pour faire de Snowden un « citoyen d’honneur » de la République française, en reprenant un statut de 1792. D’autres ont défendu l’idée de lui offrir l’asile constitutionnel, statut qui affirme que toute personne opprimée dans le monde parce qu’elle se bat pour la liberté pourrait se réfugier en France. Ce sont de très belles idées qui nous invitent à imaginer de nouveaux droits et de nouveaux modes d’appartenance.

M. C.-M. À vous lire on a le sentiment que les États de droit reposent moins sur le consentement des individus que sur des logiques d’assujettissement et de contrainte. Est-ce à dire que nous ne serions pas véritablement dans un cadre démocratique ?

G. L. Être démocrate c’est penser qu’il n’y a jamais assez de démocratie. Donc le point de départ est de ne pas se satisfaire de la situation, de toujours repérer les points aveugles et les mécanismes de dépossession. Par exemple, qu’est-ce qui manque dans la formulation actuelle de l’espace public pour que toutes les voix puissent s’exprimer ?

La démarche critique insiste donc sur les effets de censure et d’assujettissement. Mais cela ne revient pas à nier le caractère démocratique des États dans lesquels nous évoluons. Je m’oppose frontalement aux analyses qui, comme celles de Giorgio Agamben, ont tendance à penser que l’on pourrait poser un rapport entre les démocraties libérales et les États autoritaires voire totalitaires. Je crois absolument que nous sommes en démocratie. Mais le fait d’y être ne veut pas dire que nous devons nous en satisfaire. Le droit, par exemple, peut très bien être un instrument de protection des libertés individuelles et, en même temps, un instrument d’assujettissement. L’État, c’est autant la sécurité sociale que la répression policière. Donc il faut penser de façon subtile, afin d’identifier le négatif et le positif, et d’élargir ce dernier.

M. C.-M. Justement, face aux assujettissements et aux effets de pouvoir vous défendez une sorte de politique de la « fuite », en prenant notamment pour exemple Julian Assange, fondateur de Wikileaks et citoyen australien, actuellement réfugié à l’ambassade d’Équateur à Londres. Mais les exilés fiscaux ou encore l’ancien dictateur tunisien Ben Ali, actuellement refugié en Arabie saoudite, pratiquent eux aussi cet art de la fuite…

« Fuir » est un mot trop général pour comprendre les situations. Snowden et Assange inventent un nouveau type de subjectivité politique : ce sont des individus qui ne se définissent pas par leur appartenance à un État, mais par leur appartenance aux idéaux démocratiques. Quand leurs idéaux démocratiques viennent en contradiction avec leur appartenance nationale, ils divorcent de leur État et trouvent des moyens par le droit d’asile pour continuer leur activité. Leur fuite a vocation à préserver l’exigence démocratique. À l’inverse, un dictateur, un criminel ou un exilé fiscal qui fuit ne le fait pas au nom de la démocratie. Il fuit pour défendre ses intérêts particuliers, pour perpétuer des systèmes de violence, etc. Leur comportement perpétue la domination et constituent des régressions et des menaces.

La fuite, lorsqu’elle est indexée à l’exigence démocratique, amène à une réflexion sur l’appartenance et la soumission à l’État. Prenons un exemple simple : aujourd’hui si Assange n’était pas réfugié à l’ambassade d’Équateur ou si Snowden n’était pas en Russie, on ne pourrait plus les entendre. Ils seraient en prison. Leurs voix ne sont possibles que parce qu’il y a eu une fuite. Donc ce sont des voix démocratiques qui sont rendues possibles par la critique de l’emprise des États sur leurs sujets. C’est tout à fait différent de dictateurs qui fuient pour échapper à leurs responsabilités après qu’ils ont exercé un pouvoir injuste et infondé.

M. C.-M. Votre ouvrage traite des guerres, du démantèlement des droits constitutionnels, de la surveillance généralisée et de l’arbitraire du pouvoir. Afin de lutter contre ces formes de violence, les outils politiques et philosophiques de la non-violence ont-ils à vos yeux un intérêt ? Votre livre parle de Thoreau mais pas de Gandhi ni de Martin Luther King…

G. L. La question de la non-violence comme moyen ne m’est pas apparu comme un problème central dans l’écriture de ce livre. Ceci dit, une question importante se pose tout de même : comment expliquer le déchaînement de violence contre quelqu’un comme Snowden ? Ce n’est pas le fait qu’il ait protesté qui a été vécu comme quelque chose d’insupportable par l’État. C’est le fait qu’il est parti. Le simple fait qu’il ait dit à l’État américain : « je ne vais même plus me battre, je ne vais pas entrer en conflit avec l’État américain. Je considère que ce n’est plus mon État. Je vais me mettre à côté, je vais partir ». Les États vivent cette fuite comme une chose insupportable. En un sens, affronter l’État, c’est encore reconnaître son pouvoir, c’est reconnaître notre appartenance à la sphère du pouvoir. Peut-être est-ce même constituer ce pouvoir comme « pouvoir effectif ». Peut-être quelque chose tétanise-t-il encore plus le pouvoir : partir, fuir, s’échapper en laissant l’État de côté. C’est une capacité à penser la politique pas seulement comme façon de changer le pouvoir mais comme façon de changer de pouvoir. Il ne s’agit pas de changer les règles qui nous gouvernent mais de changer les communautés auxquelles nous appartenons. Cette rupture de l’adhésion aux États les met en question de façon beaucoup plus radicale que l’affrontement violent, qui est en fait assez rassurant pour l’État. Même les émeutes sont intégrées à l’État et s’inscrivent dans une logique répressive.

Selon moi, les traditions de la non-violence ont souvent tendance à accepter la répression, à ratifier une scène dans laquelle la violence est du côté de l’État et où il faut accepter d’être physiquement réprimé. Il y a un côté sacrificiel, comme si la politique devait être liée à une mise en danger de soi, comme si le dissident devait payer de son corps, voire de sa vie. Ce n’est pas une conception non-violente de la politique : c’est réserver la violence à l’État et accepter qu’il en aille ainsi.

Donc moi, je ne fais pas l’éloge de la violence mais je réfléchis aux moyens de se protéger contre la répression et aux moyens de rompre avec cette conception sacrificielle de la politique, selon laquelle il faudrait que le coût de la politique tombe sur l’individu démocratique. C’est pour cela que je m’intéresse à l’anonymat, qui est une manière d’être très radical sans apparition ni prise de risque. Wikileaks produit une invention politique très importante en donnant aux individus les moyens d’agir politiquement et anonymement. Wikileaks permet aux individus de ne pas prendre de risque lorsqu’ils agissent. Ils sont non-violents, ils diffusent de l’information et ils ne vont pas subir la violence de l’État.

Si on est pour la non-violence, il faut être pour la non-violence des deux côtés, sinon il y a le risque de perpétuer une scène sacrificielle de la politique. Nous sommes victimes d’imageries de la politique trop imposantes et trop cérémonielles, qui nous empêchent d’agir. Si la politique c’est mettre dans la rue un corps désarmé, soumis à la répression dans des actions spectaculaires, alors la politique devient une scène trop imposante et elle est donc découragée. Quelle image prendrait une politique pensée comme moins violente pour les acteurs ?


Article écrit par Geoffroy De Lagasnerie.

Article paru dans le numéro 175 d’Alternatives non-violentes.