Dilemme entre militantisme et vie professionnelle

Auteur

Damien X

Année de publication

2011

Cet article est paru dans

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Ce témoignage illustre bien les compromis auxquels nous faisons face dans la vie de tous les jours. Notre idéal de vie, reflet de nos principes et valeurs n'est pas vécu mais à atteindre, en faisant des choix. Ici, Damien est partagé entre son engagement pour Greenpeace et sa place dans une entreprise étroitement liée au nucléaire. Son compromis revient à poser des limites ou s'accorder des exceptions quand cela est nécessaire. Au final, sa place dans l'entreprise en question peut lui servir à débattre avec ses collègues et pourquoi pas influencer la politique interne.

Vivre des options pour la non-violence, un engagement militant au sein de Greenpeace, et travailler par ailleurs dans une entreprise dont l’activité est l’énergie nucléaire, ne peut se faire sans tension intellectuelle.


Mon militantisme


Depuis quelques années je suis dans une association de défense, par tous moyens non-violents, de la nature et de l’environnement, Greenpeace, où nous menons un certain nombre d’activités et d’actions sur différentes problématiques à l’échelle mondiale.

Ayant toujours été attiré par l’écologie, je suis passé par les étapes croissantes, mais classiques, du simple adhérent au militant convaincu, puis au militant très actif, aussi bien en participant aux activités qu’en prenant des responsabilités dans Greenpeace.

Cette association m’a permis de mettre en adéquation, du moins au mieux, mes idéaux avec mes gestes, même s’il n’existe pas d’écologiste parfait. D’autant plus que les priorités à mettre en œuvre sont réellement propres à chacun car il y a une part de subjectivité dans tout choix.

Faut-il d’abord tendre vers le végétarisme ou arrêter de consommer de l’énergie non renouvelable ? D’abord bannir au mieux les transports émetteurs de GES ou devenir locavore ? Il faudrait tout faire dans l’idéal, d’où pour moi la notion de priorité.


Ma vie professionnelle


Je travaille comme ingénieur. J’ai commencé mon travail professionnel — bien avant mon militantisme et même mon adhésion à Greenpeace — dans une entreprise dont l’activité est très liée à l’énergie nucléaire, ce qui est contraire aux principes défendus par Greenpeace.

Le travail que j’effectue dans cette entreprise n’est pas directement lié à l’énergie nucléaire mais il y contribue d’une certaine façon. Mon activité professionnelle m’amène donc à travailler pour un domaine qui est en désaccord avec mes idées écologiques, sachant que mon expérience professionnelle m’a, fort heureusement, toujours éloigné de ce domaine.

Il convient de noter que mon évolution professionnelle a fait que mes fonctions ont évolué vers un poste de coordination nationale. Il a donc fallu que j’exprime mon souhait de ne pas travailler dans le secteur nucléaire où la partie technique de mon activité est de fait peu impliquée. 


Mon dilemme


Je vis donc un vrai dilemme car ce secteur nucléaire est le cœur financier de mon entreprise. Jusqu’à présent je n’ai jamais eu à me justifier,mais mon travail étant national, il m’est difficile de ne pas avoir d’activité globale sans que la question me soit réellement posée…

Néanmoins, par mes actions au sein du bureau de Greenpeace et par mon mode de vie, mes collègues de travail savent que je suis un fervent défenseur de l’environnement ! Ainsi, dans certaines situations restreintes, j’aborde le débat sur le nucléaire en me limitant au simple fait de soulever des interrogations : par exemple, quid des déchets nucléaires ? Cela m’amène donc à les interroger et à leur faire prendre conscience que nous subissons une politique énergétique au quotidien sans en mesurer forcément la totalité des risques.

Ce débat, bien que restreint entre collègues, est pour moi un grand pas et me permet d’affirmer des opinions, toutes proportions gardées.

Par contre, au niveau de Greenpeace, j’ai toujours précisé dans quelle entreprise et dans quel domaine je travaille. Il n’y a pas de jugement ou de demandes trop insistantes. Bien évidemment je m’abstiens de transmettre d’éventuelles informations professionnelles, et je minimise mon travail lié de fait à l’énergie nucléaire. Le militantisme écologique étant très vaste, il y a de multiples luttes à mener…

Mon dilemme est bel et bien d’être un membre actif d’une association écologique dont les activités contredisent en partie celles mon entreprise. Celle-ci pourrait y voir un motif de situation non acceptable et prendre une décision radicale à mon encontre… Par ailleurs, j’ai beau être en désaccord avec l’activité nucléaire de mon entreprise, je suis pas moins un ardent défenseur de son modèle social historique (en perdition, certes) où les salariés sont respectés et valorisés.

Mon dilemme reste alimenté par le fait que mon militantisme croissant correspond à des valeurs et à une philosophie de vie que je ne saurai remettre en question ! Aussi, pour le moment, j’ai fait le choix de vivre avec les deux : militantisme et vie professionnelle…


Mon espoir


J’ai donc deux vies très prenantes, dont une, la militante, me réjouit au quotidien, malgré de grandes désillusions décisionnelles propre au monde qui nous entoure. Mon engagement militant est ma bouffée d’oxygène ! Grâce à lui, j’ai rencontré des personnes formidables aux idées et envies remplies d’espoir, de valeurs telles que la solidarité, le partage et l’équité.

Ma motivation en me levant tous les matins se résume donc à mettre en œuvre la célèbre phrase de Victor Hugo : « Les utopies d’aujourd’hui sont les réalités de demain. » Elle me conforte dans mon choix de ne pas être partie prenante des activités humaines non respectueuses de la nature, de l’environnement et du droit social.

Gandhi disait : « Soi le changement que tu veux voir dans le monde. » Aussi je ne peux occulter mon militantisme, c’est tout simplement impossible ! Finalement, soit par décision personnelle, soit par l’arrivée au point de rupture de ce dilemme, je refuse de faire le choix entre mon militantisme OU une vie professionnelle ne correspondant pas à mes utopies.

Ce choix n’est pas inéluctable dans le sens où le fait de respecter les limites professionnelles de l’activité de mon entreprise pour l’énergie nucléaire fait que des personnes comme moi peuvent établir une critique interne pouvant amener à infléchir des décisions. Mais le monde dans lequel nous vivons n’est établi que sur des logiques financières à court terme. Ma position n’est même pas comparable à celle d’une goutte d’eau dans un océan…

Être à l’intérieur du système : oui, mais sans levier pour le déstabiliser, où en est l’intérêt ?

Pour conclure, j’attends ce déclic qui déliera ce compromis sachant que, quoi qu’il arrive, mes opinions resteront affichées pour présenter et débattre au sein de mon entreprise ! Comment cela se finira-t-il ? Je n’en sais encore rien…


Article écrit par Damien X.

Article paru dans le numéro 159 d’Alternatives non-violentes.