Une expérience de régulation en CE1

Auteur

Dominique de Mecquenem

Année de publication

2010

Cet article est paru dans

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Quelles initiatives sont mises en place pour réguler la violence qui semble de plus en plus présente à l’école ? L’institutrice d’une classe de CE1, Dominique de Mecquenem, répond ici en expliquant en quoi consiste le Conseil d’élèves, temps spécifique mis en place pour aborder plusieurs thèmes de parole et qui se voulait à l’origine une réponse aux conflits des cours de récréation. L’institutrice souhaite notamment que ses élèves développent leur vocabulaire pour recourir aux mots plutôt qu’à la violence, et constate que ce temps précieux réservé permet aux élèves contrariés de se libérer pour mieux travailler.

Les enfants peuvent apprendre à s’écouter, à gérer leurs différends petits et grands, mais toujours importants pour eux. Cette expérience en CE1 en témoigne concrètement.

Mes élèves de CE1 (cours élémentaire, première année) sont des enfants de 6-7 ans, de 8 ans pour certains redoublants. Ils ont quitté le cours préparatoire, et sont contents et fiers de savoir lire.

J’ai remarqué que les enfants se bagarraient souvent dans la cour ou avaient des conflits dans la classe. On n’avait jamais de temps pour en parler. Je gérais moimême leurs conflits et mésententes, je disais qui avait tort et qui avait raison, je sanctionnais, et cela devenait pour moi de plus en plus lourd.

J’ai alors décidé, il y a quatre ans, de réserver pour la régulation des conflits un temps spécifique, appelé dans l’emploi du temps Expression orale car la gestion des conflits ne fait pas partie des programmes… Tous les vendredis après-midi, on passe 1/2 heure à 3/4 d’heure pour ce temps de parole appelé le Conseil d’élèves.

 

En quoi consiste ce temps de régulation ?


Je suis assise sur une petite chaise, les enfants sont assis en rond autour de moi de telle sorte qu’ils puissent se voir les uns les autres et se parler en face. Le principe, que les enfants ont du mal à intégrer au début de l’année, est qu’un enfant s’adresse à un autre enfant et non à la maîtresse pour se plaindre d’un autre. Un enfant s’adresse à l’autre pour lui dire ce qu’il lui reproche. L’autre s’explique, répond. Les autres, autour, ont ensuite le droit de dire quelque chose.

Comme beaucoup parlaient sans que ce soit leur tour, j’ai institué cette année le bâton de parole. Seul parle celui qui a le bâton de parole, c’est la règle. Celui qui est responsable du bâton de parole a aussi la charge de faire taire les autres : il peut donner un petit coup de règle sur l’épaule ou sur la tête de ceux qui parlent ou font du bruit, pour rappeler la règle du Conseil d’élèves. Les enfants ont compris la règle, et s’écoutent même mieux que quand c’est la maîtresse qui fait la loi !

 

Quels sont les sujets abordés ?


Pendant deux ans, ce temps a servi uniquement au règlement des conflits. Dès la première année, j’ai mis un panneau sur lequel les enfants s’inscrivaient pour parler de leurs conflits. Cette année, j’ai prévu quatre colonnes sur un panneau plus grand pour ne pas rester toujours dans le règlement de conflits et pour diversifier les thèmes de parole. Il y a quatre thèmes : 1) J’ai une idée, 2) J’ai un souci, 3) Je suis content(e), 4) J’ai besoin d’aide. Les enfants s’inscrivent à l’avance dans une ou plusieurs colonnes. Un enfant est chargé de dire le prénom de celui qui va pouvoir parler quand le meneur a repris le bâton de parole.

Voici des exemples de sujets abordés :

  • J’ai des idées : bricolage, aménagement de la cour, créer un nouveau service (comme s’inscrire pour être meneur de parole, tenir à jour le calendrier, « je voudrais que la maîtresse sorte plus souvent Pipo » (la mascotte-marionnette qui fait de temps en temps la classe, avec la voix modifiée de la maîtresse), etc.
  • J’ai un souci : conflits de jeux dans la cour, gêne pour travailler en classe, conflit avec un enfant de la classe, d’une autre classe, avec un adulte, etc.
  • Je suis content : « j’ai des copains », « j’aime bien la maîtresse », « j’aime bien les maths », etc. • J’ai besoin d’aide : « en maths », « pour apprendre à préparer mon cartable », « j’ai le bras dans le plâtre », etc.

 

Comment cela fonctionne-t-il ?


Dans le cas d’un conflit avec un enfant d’une autre classe, les délégués de classe vont chercher l’enfant en question dans sa classe. Mes collègues instituteurstrices sont d’accord, d’autant qu’il s’agit en général des enfants les plus perturbateurs. Dans le cas d’un reproche à un adulte (surveillant de récré, etc.), j’envoie les délégués chez la directrice.

Je peux réunir aussi des conseils d’élèves exceptionnels quand je veux aborder un sujet particulier, par exemple un vol, le décès accidentel de la sœur d’une élève, etc.

Je n’ai pas imposé de règle de confidentialité sur ce qui est dit pendant le conseil d’élèves pour qu’ils puissent en parler à leurs parents. En revanche, quand un parent me dit qu’il s’est passé quelque chose dans la classe, je dis à l’enfant : « Tu aurais pu en parler pendant les Conseils d’élèves », mais je le félicite toujours d’en avoir parlé à ses parents.

Je m’autorise à arrêter le temps de régulation quand je vois qu’ils ne s’écoutent pas les uns les autres, ce qui est rare. « Cela ne vous intéresse pas ? Alors on arrête ! ». Cela leur fait comprendre davantage l’importance de ce temps.

Cette année, je vais recenser et afficher des émotions et sentiments plus affinés pour qu’ils apprennent à déchiffrer ce qui se passe en eux, et peut-être en faire des petites cartes avec l’expression du visage. Au lieu de se dire « pas content », l’enfant pourra dire s’il est en colère, vexé, fâché, triste, choqué, humilié, etc.

 

Quel est le bilan de cette initiative ?


Les enfants ont un temps pour la régulation des relations et des conflits. Cela les libère : une fois qu’ils ont mis leur prénom dans une colonne, par exemple à la fin de la récré après une bagarre, ils savent que leur problème sera traité, et ils sont libres intérieurement pour pouvoir travailler. Ils apprennent à être responsables de ce qui se passe dans la classe, de l’ambiance, à lire ce qui se passe en eux, à exprimer leurs sentiments sans passer par quelqu’un d’autre.

Cela leur permet aussi de dire des choses cachées ou difficiles (par exemple, sur la sexualité, sur les relations garçons-filles) : « Il voulait me montrer son zizi », « il me force à l’embrasser sur la bouche », etc.

Moi aussi, cela me libère, je ne suis plus le grand manitou qui gère tout.

 

Propos recueillis par Étienne GODINOT
 


Article écrit par Dominique de Mecquenem.

Article paru dans le numéro 154 d’Alternatives non-violentes.