Tolstoï face à l’État et à l’armée

Auteur

Jean-Marie Muller

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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L’État, l’armée, l’Église, sont pour Tolstoï autant d’institutions qui maintiennent le peuple dans l’obéissance et la soumission. Il propose alors un certain nombre de moyens pour lutter contre cela et pour permettre à chaque individu de conserver sa dignité humaine. Nous pouvons par exemple citer le refus du service militaire, le refus du paiement des impôts, le perfectionnement intérieur de soi-même, qui permettraient à chacun de s’efforcer le plus possible à limiter la collaboration avec l’État.

L’État et l’armée sont pour Tolstoï deux institutions violentes par essence. Il s’en explique avec brio. Le sage d’Isnaïa Poliana a soutenu les objecteurs de conscience de son époque. Il a préconisé la grève de l’impôt contre les abus de l’État. Gandhi prendra plus tard le relais de ces aspects de la non-coopération dans sa logique de l’action non-violente.

 

À juste titre, Tolstoï est considéré comme un pionnier de la non-violence. Parmi toutes les violences, c’est d’abord contre la violence de l’État qu’il s’insurge de toutes ses forces. Pour lui, l’État, c’est la violence organisée par un petit nombre d’individus pour soumettre le plus grand nombre à leur pouvoir. Selon lui, l’essence du pouvoir « consiste à menacer les hommes de la privation de la liberté, de la vie et à mettre ces menaces à exécution 1 ». Ainsi, l’État, le gouvernement, le pouvoir — Tolstoï ne fait point de distinction entre eux — n’ont pour finalité que de maintenir le peuple dans l’obéissance et la soumission, c’est-à-dire, en définitive, dans l’oppression. « Partout où il y aura le pouvoir des uns sur les autres, il n’y aura pas de liberté mais l’oppression des uns sur les autres. C’est pourquoi le pouvoir doit être détruit 2. » Ce qui fait la force de l’État, c’est l’obéissance des individus qui acceptent de mettre eux-mêmes en œuvre la violence dirigée contre eux. La discipline fait perdre aux hommes « la principale des qualités humaines ; la liberté raisonnable » et « ils deviennent entre les mains de leurs chefs hiérarchiques les armes dociles et machinales de l’assassinat 3 ».

Tolstoï connait bien la thèse qui justifie les violences de l’État en alléguant qu’elles ne sont que des contre-violences nécessaires et légitimes pour faire échec aux violences des hommes déraisonnables. Mais il refuse de s’en laisser conter, car il a trop souvent l’occasion de vérifier que les hommes qui sont aux commandes de l’État ne sont rien moins que raisonnables et que les violences qu’ils ordonnent ne sont rien moins que nécessaires et légitimes. « De deux choses l’une, dit-il : ou bien les hommes sont des êtres raisonnables ou ils ne le sont pas. S’ils sont des êtres non raisonnables, alors ils sont tous tels, et tout parmi eux doit se résoudre par la violence, et il n’y a pas de motif que les uns aient le droit de violence et que les autres en soient privés, et ainsi la violence du gouvernement est injuste. Si les hommes sont des êtres raisonnables, alors leurs relations doivent être basées sur la raison, sur l’esprit, et non sur la violence des hommes qui par hasard ont accaparé le pouvoir. Et c’est pourquoi la violence du gouvernement ne peut se justifier en aucun cas 4. »

Tolstoï est convaincu que le seul moyen dont l’individu dispose pour lutter efficacement contre la violence organisée par l’État, c’est qu’il s’abstienne de toute participation personnelle à cette violence. « Il faut seulement que l’homme s’éveille de l’hypnose de l’imitation où il vit et qu’il regarde sobrement ce que l’État exige de lui pour que, non seulement il refuse d’obéir, mais éprouve un étonnement et une indignation indicibles qu’on ose lui poser de pareilles exigences 5 ». Tout homme éveillé aux exigences de la conscience raisonnable, c’est-à-dire qui conforme sa vie au principe chrétien et universel de l’amour du prochain, ne peut que refuser d’obéir aux ordres de l’État qui lui commande d’exercer la violence contre ses semblables. « L’État, affirme Tolstoï, c’est la violence ; le christianisme, c’est l’amour ; c’est pourquoi l’État ne peut être chrétien et l’homme qui veut être chrétien ne peut servir l’État 6. » Aucun ordre d’une quelconque autorité ne peut être jamais comparé à « ce commandement indiscutable pour tout homme non dépravé par les fausses doctrines : “Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent.” C’est pourquoi le chrétien ne doit prendre part ni aux violences, ni au service militaire, ni aux supplices, ni au meurtre de son prochain que demandent de lui les gouvernements 7. »

 

Non à l’armée qui apprend à tuer

Le moyen principal que se donne l’État pour imposer son pouvoir au peuple, c’est l’armée. Pour Tolstoï, la défense de la patrie n’est qu’un prétexte pour mieux maintenir le peuple dans l’obéissance et il ne cessera de fustiger le patriotisme. L’une des fonctions essentielles de l’armée, c’est de défendre la propriété contre le peuple — et d’abord la propriété de la terre dont les paysans sont dépossédés. « La propriété, écrit-il, implique que non seulement je n’abandonnerai pas mon bien à qui voudra le prendre, mais que je le défendrai contre lui. Et on ne peut défendre contre un autre ce qu’on croit être à soi autrement que par la violence, c’est-à-dire, le cas échéant, par la lutte et, s’il le faut, le meurtre. […] Sans violence et sans meurtre, la propriété ne saurait se maintenir. […] Admettre la propriété, c’est admettre la violence et le meurtre 8. » En réalité, ce n’est pas la propriété des biens que Tolstoï condamne, mais l’accumulation des biens qui prive les autres de ce qui leur est nécessaire pour vivre.

Dans ces conditions, le premier devoir de celui qui entend lutter contre l’oppression du peuple, c’est de refuser le service militaire. Tolstoï s’est convaincu que le seul moyen pour « détruire radicalement toute la machine gouvernementale, […] c’est le refus du service militaire avant même de tomber sous l’influence abrutissante et dégradante de la discipline. […] Ce moyen, précise-t-il, est le seul possible et en même temps le seul obligatoire pour chacun de nous 9. » Les soldats qui marchent contre les grévistes appartiennent cependant au même peuple que les ouvriers. « Pourquoi donc ces soldats, demande Tolstoï, marchent-ils contre eux-mêmes 10 ? » Ils le font parce qu’ils sont hypnotisés par le conditionnement patriotique et religieux qui leur est inculqué dès leur enfance et qu’ils se trouvent dans un état tel qu’ils ne peuvent plus raisonner et ne savent plus qu’obéir. L’homme isolé, qui a eu assez de force pour reconquérir sa raison et sa liberté, ne peut pas empêcher le gouvernement d’utiliser l’armée contre le peuple, « mais il peut empêcher que les hommes du peuple soient soldats, en n’entrant pas lui-même au régiment et en expliquant aux autres hommes cette tromperie à laquelle ils succombent en entrant au service 11 ».

L’entrée au service militaire est la négation de la dignité humaine : « C’est l’entrée volontaire en un esclavage qui n’a d’autre but que l’assassinat 12. » Le service militaire n’est que l’apprentissage du meurtre, il fait des hommes les « instruments du crime 13 » en les transformant en « armes de violence 14 ». Ce qui apparaît le plus dégradant aux yeux de Tolstoï, c’est le serment que le soldat doit prêter et par lequel il promet l’obéissance à ses chefs, c’est-à-dire par lequel il s’engage à tuer par ordre, Ce serment d’allégeance lui, paraît parfaitement indigne ; tout homme digne ne peut que refuser de se plier à une telle obligation. « Pour tout homme existent des actes moralement impossibles, aussi impossibles que certains actes physiques. Et l’un des actes moralement impossibles pour la plupart des hommes d’à présent, s’ils sont affranchis de toute hypnose, c’est la promesse d’obéir aveuglément à des hommes indifférents et immoraux qui se proposent l’assassinat 15. »

Le pire, c’est que l’Église elle-même prêche l’obéissance du soldat à l’État. « On appelle les hommes au service, et là-bas on les trompe comme on veut en leur faisant tout d’abord prêter serment sur l’Évangile (où est formulée la défense de prêter serment) qu’ils feront ce qui est défendu par l’Évangile ; puis on leur apprend que tuer les hommes par ordre du chef n’est pas un péché, mais que le péché, c’est la désobéissance au chef, etc. 16. »

Tolstoï s’insurge de tout son être en voyant l’Église, tout en se parant de l’enseignement de Jésus, justifier le service militaire et la guerre, et il presse les hommes de s’insurger avec lui : « Éveillez-vous, frères, leur lancet-il. […] N’écoutez pas ces vieux imposteurs qui vantent la guerre au nom du Dieu cruel et vengeur qu’ils ont inventé, au nom du christianisme qu’ils ont altéré 17 ! »

Comment donc ces docteurs de l’Église ne comprennent-ils pas que le meurtre guerrier se trouve en contradiction radicale avec l’enseignement de Jésus sur la non-résistance au mal par la violence ? « Quelque peu instruit que soit un homme, il ne peut ignorer que le Christ n’a pas permis l’assassinat, mais qu’il a prêché la douceur, l’humilité, le pardon des injures et l’amour des ennemis et il lui est impossible de ne pas comprendre que, selon la doctrine chrétienne, il ne peut lui permettre à l’avance de tuer tous ceux qu’on lui ordonnera de tuer18. » Tant que l’Église justifiera la guerre, celle-ci restera en effet une fatalité. « La guerre existera, non seulement tant que nous y participerons, mais tant que nous admettrons sans révolte et sans indignation ce christianisme falsifié qui s’appelle le christianisme d’Église et avec lequel sont possibles l’armée, la bénédiction des canons et l’acceptation de la guerre comme une œuvre chrétienne 19. »

La guerre russo-japonaise (qui éclate en 1904, après que le gouvernement russe ait mené une politique agressive contre le Japon afin d’assurer une prépondérance économique dans le Pacifique et qui se terminera en 1905 par la défaite de la Russie) apparaît à Tolstoï comme un affrontement meurtrier entre des bouddhistes et des chrétiens qui se tuent les uns les autres en trahissant de même façon l’enseignement de celui dont ils se réclament. « Des hommes, écrit-il, des centaines de milliers d’hommes, séparés par dix mille verstes, d’un côté des bouddhistes, dont la loi défend non seulement le meurtre des hommes, mais celui des animaux ; de l’autre des chrétiens qui professent la loi de l’amour ; ces hommes, comme des bêtes sauvages, se poursuivent les uns les autres, sur terre et sur mer, pour se tuer, se mutiler de la façon la plus cruelle 20. » Et, pendant ce temps, l’Église orthodoxe déploie tout son cérémonial pour bénir cette guerre : « Et dans toute la Russie, du palais impérial au dernier village, les pasteurs de l’Église qui se dit chrétienne, invoquent Dieu — ce Dieu qui ordonne d’aimer ses ennemis, le Dieu d’amour — pour aider à l’œuvre diabolique, pour aider au meurtre des hommes 21. » Quant aux gens qui ne participent pas à la guerre, ils se réjouissent en apprenant que beaucoup de Japonais ont été tués et « ils en remercient quelqu’un qu’ils appellent Dieu 22 ». Ce qui horrifie le plus Tolstoï devant autant d’absurdités, c’est « la conscience de l’impuissance de la raison humaine 23 ».

 

La grève de l’impôt

Parmi les moyens nécessaires à l’État pour entretenir tous ses instruments de la coercition qu’il exerce sur le peuple, il y a les impôts qu’il lève parmi ce même peuple. Celui qui entend refuser toute coopération avec l’oppression exercée par l’État doit donc aussi refuser de payer les impôts qui sont exigés de lui. Là encore, celui qui veut conformer sa vie aux préceptes universels de l’Évangile doit obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes et refuser de donner à César ce qui appartient à Dieu. « Celui qui vit selon Dieu ne peut pas, de plein gré, payer les impôts.

Si mon argent ou mon travail sont nécessaires pour une œuvre bonne, dira cet homme, je les offrirai moi-même, mais je ne puis donner mon argent pour les prisons, pour les fers, pour les fusils, pour les canons, pour les appointements des généraux. Dieu ne me l’ordonne pas et je ne le donnerai pas sans y être contraint 24. »

Tolstoï a parfaitement conscience que tout refus opposé par un individu aux exigences du gouvernement lui vaudra de souffrir persécution. L’État aura tout pouvoir sur lui et il pourra lui prendre ses biens, le priver de sa liberté et même le faire mourir. C’est précisément ce qui est arrivé à Jésus et celui-ci n’a pas manqué de prévenir ceux qui suivraient son enseignement qu’ils seraient également persécutés. Cela ne doit pas effrayer celui qui a conviction d’accomplir la volonté de Dieu et qui est persuadé que seul cet accomplissement peut donner un sens à sa vie, Tolstoï, cependant, a parfaitement conscience qu’il peut être au-dessus des forces de nombreux individus d’endurer de pareilles privations et de pareilles souffrances. Aussi n’attend-il pas de tous les hommes qu’ils refusent sur le champ toute coopération avec l’État, mais qu’ils s’efforcent de limiter le plus possible leur collaboration avec lui.

« Il est absolument vrai, reconnaît-il, qu’il est difficile à l’homme de renoncer à tout concours dans la violence du gouvernement ; mais si chaque homme ne peut envisager sa vie pour ne participer aucunement à cette violence, est-ce à dire qu’il ne lui est pas possible de s’en affranchir de plus en plus 25 ? »

 

Se changer soi-même

Ainsi, tout homme franc et honnête avec lui-même, tout en sachant qu’il ne peut éviter toute compromission avec la violence du désordre établi, doit-il, à la mesure de ses forces, s’efforcer d’y prendre part le moins possible. La conviction profonde de Tolstoï, c’est que seul le perfectionnement intérieur de soi-même permet d’avoir réellement prise sur les structures de la société et sur les événements de l’histoire. « L’homme, affirme-t-il, ne peut améliorer qu’une seule chose qui est en son pouvoir, lui-même 26. » Tolstoï refuse d’accréditer la théorie, tout à fait fallacieuse à ses yeux, qui préconise « l’amélioration de la vie sociale par le changement des formes extérieures 27. » Il ne se préoccupe pas d’établir un projet politique pour la société future, mais entend donner toute son attention au présent. Il pense que la seule prise que l’individu possède pour agir sur la société, c’est d’agir sur lui-même, non pas à seule fin de se purifier lui-même — il désapprouve clairement ceux qui croient devoir se retirer à l’écart des autres pour mieux parvenir à leur propre purification — mais pour transformer ses rapports avec les autres en s’efforçant de les soumettre aux exigences de l’amour. Il est convaincu que cela ne peut pas ne pas engendrer une réelle transformation des structures et des institutions sociales et politiques dont il a conscience qu’elles sont nécessaires pour organiser la vie collective des hommes.

À aucun moment, Tolstoï n’envisage l’organisation d’une action collective non-violente coordonnée qui, s’enracinant dans les valeurs morales qu’il préconise, s’efforcerait de réaliser ce que lui-même appelle des « formes sociales 28 » qui ne seraient plus organisées par la loi de la violence. Sans aucun doute, nous touchons ici les limites de sa pensée et de son action.

En reprenant à son compte toutes les affirmations de Tolstoï sur les exigences morales de l’amour et de la non-résistance au mal, par la violence, mais en organisant lui-même une action politique non-violente visant à changer les formes extérieures de la société indienne et à libérer son peuple de l’oppression coloniale, Gandhi donnera toute leur dimension aux vérités découvertes par le sage d’Iasnaïa Poliana.

 

1) Dernières paroles, Société du Mercure de France, Paris, 1905, p. 121.

2) Ibid., p. 121.

3) Les rayons de l’aube, Stock, Paris, 1901, p. 36.

4) Ibid., p. 387.

5) Dernières paroles, op. cit., p. 107.

6) Les rayons de l’aube, op., cit, p. 5.

7) Ibid., p. 30.

8) Ibid., p. 383.

9) Ibid., p. 410.

10) Ibid., p. 407.

11) Ibid., p. 410.

12) Ibid., p.411.

13) Ibid., p. 243.

14) Ibid., p. 81.

15) Ibid., p. 59.

16) Ibid., p. 127.

17) Ibid., p. 119.

18) Ibid., p. 125.

19) Ibid., p. 166.

20) Dernières paroles, op. cit., p. 64.

21) Ibid., p. 13.

22) Ibid., p. 14.

23) Ibid., p. 18.

24) Une seule chose est nécessaire, Librairie universelle, Paris, 1906. p. 191.

25) Les rayons de l’aube, op. cit., p. 384.

26) Dernières paroles ; op. cit., p. 328.

27) Ibid, p. 327.

28) Ibid, p. 321.


Article écrit par Jean-Marie Muller.

Article paru dans le numéro 153 d’Alternatives non-violentes.