Extinction Rebellion appelle à la désobéissance civile de masse

Auteur

Alexandra Scappaticci-Martin

Année de publication

2019

Cet article est paru dans

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Né en Angleterre en 2018, le mouvement écologiste Extinction Rebellion (XR) s’est fait connaître par son action du 17 novembre, où 6000 participants ont bloqué les cinq ponts principaux de Londres. Le « plus grand mouvement de désobéissance civile depuis des décennies », selon le Guardian. En multipliant les actions de blocage dans la capitale anglaise pendant sept mois, XR Londres est parvenu à faire voter l’État d’urgence climatique par le Parlement britannique. Reste à voir ce que cela engendrera concrètement.

Le collectif Extinction Rebellion est aujourd’hui présent dans plus de 50 pays. S’appuyant sur les résultats scientifiques des études du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) et sur les travaux de plusieurs ONG, il réclame : « La reconnaissance de la gravité et de l’urgence des crises écologiques actuelles et une communication honnête sur le sujet. La réduction immédiate des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone en 2025. L’arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes océaniques et terrestres, à l’origine d’une extinction massive du monde vivant. La création d’une assemblée citoyenne chargée de décider des mesures à mettre en place pour atteindre ces objectifs et garante d’une transition juste et équitable ». Leur symbole, un sablier au milieu de la terre qui forme le X de XR, abréviation d’Extinction Rebellion, indique que le temps est compté pour de nombreuses espèces.

Le mouvement appelle donc à la désobéissance civile non-violente contre l’extinction du vivant : « Dans ce monde, 70 % des gaz à effet de serre émanent de cent entreprises. Nous ne nous laisserons pas abuser par des mesures culpabilisantes visant les plus pauvres, alors que les premiers responsables ne cessent de s’enrichir. (…) Nous sommes là pour déclarer la rébellion, nous ne nous tairons plus, nous n’obéirons plus, parce-qu’on n’a plus le choix, plus le temps »1

Une tactique inspirée par la recherche

Extinction Rebellion est né de la rencontre entre Roger Hallam, agriculteur bio et chercheur au King’s College de Londres et de Gail Bradbrook, docteure en biophysique moléculaire et membre de RisingUp !2, un collectif appelant à un changement fondamental du système économique et politique créée en 2016 en Angleterre. Conscients de l’urgence écologique et désireux de parvenir à un changement social profond, ils fondent Extinction Rébellion. L’organisation reprend les grands principes de la lutte non-violente, inspirés par Gandhi et Martin Luther King, et s’appuie sur les travaux des chercheuses Erica Chenoweth et Maria J. Stephan3, portant sur l’analyse de plus de 323 rébellions civiles répertoriées entre 1900 et 2006. Il en ressort que les rébellions non-violentes réussissent dans une majorité de cas (53 %) contre seulement 26 % pour les luttes armées. Face à un régime répressif, les résistances non-violentes s’avèrent six fois plus efficaces que les soulèvements violents et ont douze fois plus de chances d’obtenir des concessions du régime. Elles réduisent également le risque de guerre civile (28 % contre 43 % en cas de soulèvement violent) et sont aussi plus propices à l’installation d’un régime démocratique, constaté dans 51 % des cas cinq ans après la révolte, contre 3 % seulement après une lutte armée. Les campagnes non-violentes ont plus de chance de réussir que les insurrections armées, à condition de mobiliser environ 3,5 % de la population durablement et activement.

La non-violence, un choix stratégique

Inclusive, la non-violence permet une participation massive de tous, sans distinction d’âge ou de condition physique ou sociale, elle maintient ainsi la cohérence du groupe social. Selon Roger Hallam, la désobéissance civile de masse peut donc induire un changement systémique à condition de provoquer de fortes perturbations : « Pour cela, il faut cibler en priorité les grandes villes, c’est là que résident les puissants, là qu’ils seront dérangés par les actions. Pour qu’elles soient le plus suivies, il faut qu’elles restent non-violentes et qu’elles soient agréables à vivre, d’où l’importance de la présence d’artistes, d’espaces de jeux pour les enfants. En les multipliant, il est possible qu’elles soient suffisamment perturbantes pour faire plier les institutions. »4 Le but d’XR ? Transmettre cette méthodologie, peu connue en dehors des cercles non-violents, dans le monde entier. « En deux ans, il est possible de faire tomber le système », assure le chercheur. Pour cela, les militants devront être nombreux et être prêts à « encaisser » : gardes-à-vue, procès, prison, mais aussi gaz lacrymogènes, coups et blessures pendant les actions. Du côté des États, tout sera fait pour faire basculer le mouvement dans la violence, terrain sur lequel leurs chances de gagner sont les plus nombreuses.

Un discours radical, une organisation horizontale

Ce discours radical séduit nombre de citoyens, comme Patrice, 60 ans, rencontré à Paris le 24 mars lors de la « déclaration de rébellion contre l’anéantissement du vivant » d’XR France. Venu du sud-ouest, il a rejoint le collectif en février. Veste XR orange sur le dos, crâne rasé, il explique : « Je n’avais jamais vraiment milité avant, mais j’ai été sensibilisé aux luttes écologistes. Ce qui m’a plus chez Extinction Rebellion c’est la radicalité du message. On assume de rentrer dans l’illégalité si nécessaire, si on doit aller en prison, on ira. La bienveillance, l’empathie au sein de mouvement et l’absence de hiérarchie ont fini de me convaincre ». La radicalité du discours n’est pas la seule spécificité d’XR. Son mode d’organisation horizontal attire également les citoyens. Les rapports hiérarchiques n’existent pas au sein d’Extinction Rebellion, qui n’est pas une association mais un collectif. Pour « rejoindre la rébellion », il suffit de s’inscrire sur « La Base », une plateforme qui contient une multitude d’informations, des outils sécurisés pour former des groupes d’action locaux et permet aux membres d’échanger. Une fois constitués, les groupes sont autonomes pour monter des actions au nom d’Extinction Rebellion, tant qu’ils en respectent les valeurs telle « la vision du changement nécessaire, une culture régénératrice (compassion, respect de la Terre et du vivant, authenticité, inclusivité, respect mutuel, équité), une remise en question de ses propres pratiques, la valorisation de la réflexion et de l’apprentissage, la limitation des rapports de pouvoir, l’absence de discours moralisateur ou culpabilisant, l’autonomie et la décentralisation ». Ce mode d’organisation a permis le développement rapide d’XR à travers le monde et dans l’Hexagone. Après seulement 10 mois d’existence, le mouvement compterait environ 8 000 « rebelles » dans ses rangs en France.

Former les personnes à la non-violence

Pour appliquer cette stratégie d’action, il faut former massivement les personnes aux principes non-violents, les préparer à réagir face à l’adversaire. Dans une société profondément imprégnée par la violence, la non-violence n’est pas innée. En cela, le collectif suit les pas de nombreuses associations utilisant la désobéissance civile. XR France a sollicité le MAN pour animer des formations à l’action non-violente sur l’Île-de-France, mais aussi Les désobéissants et ANV-COP21. Ces ateliers de formation comprennent une partie théorique sur l’organisation d’une action et les risques juridiques encourus. La partie pratique repose sur des jeux de rôles, déjà utilisés par Martin Luther King pendant le mouvement des droits civiques. Appelés sociodrames, ils incluent des situations typiques d’actions directes et de conflits — comme passer un cordon de gendarmes, être évacué par les forces de l’ordre, subir un interrogatoire au commissariat — et permettent aux personnes d’apprendre à gérer leur stress, a rester calmes même sous la pression. Ces simulations permettent de mettre en lumière la subjectivité des notions de violence et non-violence, dont la perception dépend du parcours et des valeurs individuelles de chacun. Prenant en compte cette relativité, XR a développé un consensus d’action non-violent qui doit être respecté :

  • Aucune atteinte à l’intégrité physique des individus (agressions physiques, coups, armes par nature ou par destination, etc.). Notamment, ne pas répondre à la violence physique par la violence physique.
  • Aucune atteinte à l’intégrité morale des individus (agressions verbales, insultes, menaces, diffamations, racisme, sexisme, etc.),
  • Pas de séquestration (si on fait le siège d’un endroit, les gens doivent pouvoir sortir, mais personne ne doit pourvoir entrer),
  • Pas de dégradation matérielle sauf si elle est discutée et validée à l’avance au sein du groupe local organisant et portant l’action.

Ces formations permettent aux militants d’être ensuite autonomes dans l’organisation d’actions.

Un plan d’escalade des actions

Conférences, die-in, affichages nocturnes, funérailles du journalisme, parades, les évènements se multiplient depuis le mois de mars à travers la France, notamment dans la capitale. Le 12 avril, 1,5 tonnes de vêtements ont été déversés devant une boutique H&M pour dénoncer le coût écologique de la fast-fashion. Le 12 mai, 300 litres de faux sang étaient répandus sur les marches du Trocadéro. Le 28 juin, des militants d’XR ont bloqué le Pont de Sully. Ils ont été aspergés de gaz lacrymogène par les forces de l’ordre, à dix centimètres du visage, en restant impassibles. Les images ont fait le tour des médias, choqué l’opinion publique et attiré de nouveaux sympathisants. Le 28 juillet, une action de blocage à vélo du périphérique a perturbé la circulation et débouché sur une garde-à-vue pour les douze activistes. Selon le « plan d’escalade », de montée en puissance, prévu par XR France, les actions devraient gagner en force au cours des prochains mois, notamment du 7 au 13 octobre, pour la « semaine de rébellion internationale ».

1. Extrait du discours prononcé par les militants lors de la Déclaration de rébellion d’XR France, le 24 mars, Place de la Bourse à Paris.

2. risingup.org.uk

3. Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, Why civil resistance works. The strategic logic of nonviolent conflict, Columbia University Press.

4.  Vidéo : Quelle est la stratégie globale d’XR ?


Article écrit par Alexandra Scappaticci-Martin.

Article paru dans le numéro 192 d’Alternatives non-violentes.