Stratégie non-violente et action de masse

Auteur

Jon Palais

Localisation

France métropolitaine

Année de publication

2016

Cet article est paru dans

180.jpg

Les mobilisations de ces dernières années ont fait resurgir un débat sur le rapport entre l'action violente et l'action non-violente, de la lutte contre le projet d'aéroport à Notre-Dame-Des-Landes à celle contre le barrage de Sivens, des mobilisations autour de la Cop21 aux mobilisations contre la loi El-Khomri.

STRATÉGIE NON-VIOLENTE ET ACTION DE MASSE

Les mobilisations de ces dernières années ont fait resurgir un débat sur le rapport entre l’action violente et l’action non-violente, de la lutte contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes à celle contre le barrage de Sivens, des mobilisations autour de la Cop21 aux mobilisations contre la loi El-Khomri.


Dans ce débat, l’expression « diversité des tactiques » est souvent employée pour désigner une manière d’articuler dans une même lutte à la fois des actions non-violentes et des actions violentes. Pour certains militants, cette diversité des tactiques permettrait d’intégrer davantage de tendances militantes, et de poser un cadre large propice à la construction d’un mouvement de masse. Pour d’autres, l’action violente empêche le bon déroulement de certaines actions non-violentes, réduisant ainsi la diversité des formes d’actions possibles, excluant des personnes qui ne veulent pas assumer les conséquences d’actions violentes, et ne permet donc pas de créer les conditions d’intégration large pour la construction d’un mouvement de masse. C’est sur cette seconde analyse que s’est créé le processus Action Non-Violente Cop21 (ANV-Cop21), lancé en septembre 2015 dans la perspective de la Cop21, afin d’expérimenter l’organisation d’actions non-violentes de masse pour contribuer à relever le défi climatique.


INCOMPATIBILITÉ DE NATURE ENTRE ACTION VIOLENTE ET NON-VIOLENTE

Dans les mois et années précédant la Cop21, plusieurs manifestations écologistes en France ont été perturbées par des actions violentes et des affrontements avec les forces de l’ordre. Ce fut le cas, le 22 février 2014 à Nantes, lors de la manifestation contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Il s’agissait d’une manifestation familiale, grand public, qui a rassemblé 40 000 personnes, mais qui a également donné lieu à des affrontements violents entre les forces de l’ordre et une partie des manifestants, dont certains étaient masqués et équipés pour l’affrontement physique. La manifestation a ainsi donné lieu à des images d’émeutes, de casse, d’incendies, etc. Les manifestants venus affronter les forces de l’ordre étaient très minoritaires par rapport aux dizaines de milliers de personnes qui manifestaient de manière pacifique, c’est pourtant leur mode d’action violent qui a imposé sa logique à l’ensemble de la manifestation. L’action violente, même minoritaire, conditionne en effet tous les aspects de la mobilisation : le type d’intervention des forces de l’ordre qui peut être plus répressif, le traitement médiatique de l’événement qui se focalise sur la violence, la perception par l’opinion publique qui distingue moins bien la dimension populaire et familiale de l’événement, les adversaires et le pouvoir en place qui pointent du doigt les casseurs et les manifestants violents, et qui utilisent ces actions minoritaires pour criminaliser et pour justifier une répression plus brutale et plus violente de l’ensemble du mouvement.


DÉTOURNEMENT DE LA STRATÉGIE ET QUESTION DE DÉMOCRATIE

On peut comparer ce phénomène à celui de la grenadine : il suffit d’une petite quantité de sirop de grenadine dans un grand verre d’eau pour qu’il devienne entièrement rouge. De la même manière, il suffit d’une petite part d’action violente dans une grande manifestation pacifique ou dans une action non-violente de masse, pour que l’ensemble de l’action apparaisse comme violente, et que la logique de la violence s’impose à l’ensemble des participants. Par sa nature même, en utilisant la force physique et brutale, l’action violente s’impose aux autres formes d’action, et impose sa propre stratégie. Dès lors qu’il y a une part d’action violente, il ne s’agit alors plus d’une stratégie non-violente, mais d’une stratégie violente, qui comprend éventuellement une part d’action non-violente ou pacifique.

Ce jour-là à Nantes, la stratégie initialement prévue, et communiquée publiquement à l’avance, d’une manifestation festive, familiale, a ainsi été détournée par une minorité de personnes et ré-orientée vers une stratégie d’action violente. Cela pose un problème démocratique et éthique, dès lors qu’une minorité de personnes imposent leur choix tactique et leur stratégie à une majorité de personnes, sans discussion préalable, sans communication publique, sans décision collective, sans respect des cadres décidés en amont. D’autres mobilisations écologistes ont été émaillées d’actions violentes dans les mois qui ont suivi cet événement, notamment dans la lutte contre le barrage de Sivens, et dans différentes manifestations en France suite à la mort de Rémi Fraisse. Le processus ANV-Cop21 a été lancé précisément pour anticiper ce type de scénario. Son approche s’appuie sur trois éléments pour éviter qu’une stratégie d’action non-violente de masse ne soit détournée en stratégie violente : — une affirmation sans ambiguïté du principe de non-violence, communiquée publiquement à l’avance ; — des critères de non-violence clairement définis ; — des moyens de faire appliquer ces critères : des modes opératoires pour empêcher ou pour se dissocier des actions violentes qui pourraient interférer avec les actions non-violentes.

L’AFFICHAGE DU PRINCIPE DE NON-VIOLENCE

Le premier élément concerne l’affirmation, l’affichage et la communication du principe de non-violence. Pour mener une action avec quelques dizaines de personnes, il est possible de la préparer de manière confidentielle et d’avoir l’assurance que tous les participants partagent la même vision et la même pratique de l’action non-violente. Mais pour réunir des centaines ou des dizaines de milliers de personnes, il est nécessaire de lancer un appel public à l’avance. Il n’est alors pas possible de savoir qui viendra participer à l’action. Il s’agit donc de préciser dès l’appel que l’action s’inscrit dans une démarche non-violente. Les militants qui préfèrent l’action violente savent alors que ce mode opératoire n’est pas choisi pour cette action. Si des personnes viennent malgré tout dans l’intention d’utiliser d’autres modes d’action, le principe de non-violence communiqué clairement et publiquement à l’avance est la première chose utile pour tenter de les dissuader d’intervenir. Il permet d’engager le dialogue sans ouvrir un débat général sur la violence et la non-violence, et sans remettre en cause leur choix d’action dans l’absolu, mais en faisant valoir que leur mode d’action dans ce cas particulier vient en contradiction avec les principes de non-violence décidés et acceptés collectivement par les autres participants. Le terme « non-violent » apparaît ainsi systématiquement dans les appels de toutes les actions organisées par ANVCop21, et il apparaît dans le nom lui-même du processus : Action non-violente Cop21.


PERTURBATIONS PAR DES ACTIONS VIOLENTES

Si des personnes viennent avec l’intention de mener des actions violentes ou ne respectent pas les critères prévus pour l’action, la première consigne est de tenter de dialoguer avec eux. Si cela échoue, il s’agit alors de se dissocier d’eux, par exemple en s’écartant, en s’asseyant, ou encore en levant les mains en l’air en signe de non-violence. À partir du moment où des actions violentes viendraient perturber une action de masse, l’objectif de maîtrise collective de l’attitude et de la stratégie non-violente est déjà partiellement compromis. Un mouvement non-violent a énormément à perdre au niveau de sa légitimité s’il est assimilé à un mouvement qui utilise la violence ou qui l’accepte : vis-à-vis de l’opinion publique, de ses adversaires, du pouvoir en place, des forces de l’ordre, mais aussi vis-à-vis de ses propres sympathisants et de ses membres actifs. Les images de l’action ne doivent donc pas pouvoir laisser croire que les actions violentes ont été menées ou tolérées par le mouvement. C’est le but de ces gestes de dissociation.


CRITÈRES DE NON-VIOLENCE

Les critères de non-violence d’ANV-Cop21 sont également communiqués publiquement :

• pas d’agression physique de la part des participants : ne pas porter atteinte à l’intégrité physique des personnes, ne pas répondre à la violence par la violence

• pas de violence psychologique : pas d’agression verbale, d’agression non-verbale, de regard provocateur, de geste insultant, ni d’incitation à la violence

• pas de dégradation matérielle qui ne soit décidée collectivement à l’avance et assumée publiquement ;

• participation aux actions à visage découvert.

Ces critères sont publiés sur le site internet d’ANV-Cop21, accessibles depuis les textes d’appel aux actions, expliqués lors des formations, et rappelés lors des briefings avant les actions.

COEXISTENCE DES STRATÉGIES

La stratégie non-violente délicate à maîtriser dans les conditions de mobilisations de masse, est également difficile à faire accepter par une partie du milieu militant. Le lancement du processus ANV-Cop21 a ainsi suscité des tensions parfois très vives dans certains milieux activistes. Deux points ont particulièrement focalisé l’attention : l’affichage de la non-violence comme un principe fondamental, et le fait de poser comme critère la participation à visage découvert. Ces deux critères ont été interprétés par certains comme des règles d’exclusion d’une partie des militants, faisant apparaître le processus ANV-Cop21 comme une démarche de division du « mouvement ». Penser qu’un processus non-violent divise le « mouvement » tient à l’idée qu’il existerait déjà de manière unifiée, et que son unité reposerait sur la diversité des tactiques violence/ non-violence, qui engloberait toutes les formes d’actions possibles, et permettrait ainsi de réunir « tout le monde ». Mais cette diversité des tactiques n’est qu’une seule des stratégies possibles et ne permet pas à tout le monde de participer, à commencer par les partisans de stratégies non-violentes. La diversité des tactiques, ce n’est pas la totalité des stratégies. La stratégie de la diversité des tactiques violentes/ non-violentes, et la stratégie entièrement non-violente, sont deux stratégies incompatibles et la seule manière de les faire coexister est de les développer de manière dissociée.


STRATÉGIE ADAPTÉE AU MOUVEMENT DE MASSE

La différence entre ces deux stratégies relève aussi d’une approche différente de la construction d’un mouvement de masse. La diversité des tactiques violence/non-violence travaille d’abord à fédérer différentes tendances activistes : c’est faire le pari qu’une addition de groupes activistes peut amorcer un élargissement qui pourrait s’étendre jusqu’à atteindre une échelle de masse.
Mais on peut penser qu’au contraire, réunir les tendances activistes les plus radicales, les plus engagées, y compris celles utilisant la violence et agissant à visage masqué, ne favorise pas l’intégration des publics les moins militants, qui constituent pourtant la grande masse des gens. ANV-Cop21 fait ainsi un pari différent : lancer un processus exclusivement non-violent, qui fédère moins de tendances activistes au départ, mais qui pose un cadre permettant d’intégrer des publics beaucoup plus larges et moins radicaux, qui sont susceptibles d’augmenter leur niveau d’engagement avec le temps. Martin Luther King nous disait qu’il nous fallait apprendre à vivre ensemble comme des frères, pour ne pas tous mourir comme des idiots. Il en va de même pour le changement climatique : c’est une bataille vitale qu’il nous faut mener tous ensemble. Les groupes d’activistes écologistes ne peuvent pas relever ce défi à eux seuls. Car c’est l’ensemble de la société qu’il s’agit de transformer, à l’échelle mondiale, en profondeur, de manière radicale, en quelques années seulement. C’est donc d’un mouvement social dont nous avons besoin pour relever le défi environnemental : un mouvement de masse, à la fois radical et populaire, non-violent et déterminé, un mouvement « à la Martin Luther King » pour le climat. La non-violence est une condition indispensable pour faire émerger un tel mouvement, car c’est elle qui permet de mener des actions qui soient à la fois radicales et populaires.


Article écrit par Jon Palais.

Article paru dans le numéro 180 d’Alternatives non-violentes.