Auteur

Philippe Beck

Année de publication

2010

Cet article est paru dans

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À l’ère des week-ends à Londres et des vacances aux Antipodes, des périphériques engorgés et des TGV surchargés, ce qui frappe peut-être le plus dans l’acte de marcher c’est son rapport au temps, son rythme lent.

Marcher ouvre en effet un rapport au temps radicalement différent de celui de la plupart des « moyens de locomotion ». D’abord par sa lenteur : on n’a peut-être pas assez réfléchi — tant c’était évident ? — au fait que jamais, l’humain n’a inventé de mode de transport plus lent que la marche. Toute nos inventions dans ce domaine se sont résumées à deux objectifs-clés, acceptés comme des évidences : davantage de vitesse ; davantage de confort.

Passons sur le confort — notion finalement bien relative. Mais la vitesse… Pourquoi cette louche hâte à précipiter ce que nous avons à faire ? Pourquoi ne pas savourer le temps des belles choses que nous nous donnons à accomplir ?

D’autres peuples l’ont mieux compris que nous Européens, et j’ai souvenir d’un article — hélas égaré1 — dont l’auteur montrait le contraste entre notre civilisation, tout entière tournée vers le gain de temps — comme si le temps pouvait se « gagner » ou se « perdre » ! — et les cultures africaines, où la beauté d’une action se reflète dans le temps qu’elle consomme, temps qu’il s’agit dès lors d’enfler, de dilater au maximum. D’où la palabre remplaçant la discussion, le marchandage allongeant la transaction…

 

Sens et corps en mouvement


Mais revenons à la marche. Sa lenteur même permet une richesse de sensations que je n’éprouve nulle part ailleurs. Senteurs, si diverses : de l’arbre en fleurs sous lequel glissent nos pas au diesel du pot d’échappement nous croisant avec fracas, de la trace fauve d’un renard passé par là tantôt à l’âcreté du bitume mouillé par l’averse… Anodin ? Que non : notre odorat est, rappelons-le, notre sens le plus primitif ; dans les registres de l’inconscient, il nous ramène plein de souvenirs, de réminiscences surtout, il nous retrempe à notre enfance, à notre histoire propre, et peut-être même à l’histoire de notre espèce tout entière ?

Images et sons : Quel autre moyen de locomotion permet-il cet arrêt immédiat devant tout ce qui intrigue, frappe, enchante ou choque ? Et en même temps, pensées: Quel autre mode de mouvement autorise-t-il à faire à ce point le vide mental, à nous réfugier dans un train de pensées soit dirigées, soit automatiques, jusqu’à littéralement ne plus voir ni entendre ce qui nous entoure ?

Réflexions encore, mais sous forme de partages : en dépit de l’expression toute faite d’« entretien de faceà-face » en usage, par exemple, dans le travail social, je crois bien que les meilleurs entretiens dont je me souvienne je les ai tous eus en côte à côte. Ce côte à côte qui justement caractérise, en particulier, l’acte de marche de concert. Qu’il s’agisse de conversations de couple ou de coaching, j’aime les échanges lents rythmés par les pas, ces pas qui permettent la suspension ou l’accélération, le silence court ou long, le chuchotement comme l’exclamation…

Et puis le corps : même si le vélo demande des efforts plus puissants des jambes, je tiens que la marche est le mode de déplacement qui convoque le plus, le mieux, notre corps tout entier. Normal, eh ! N’est-ce pas le seul dont nous soyons naturellement dotés ? Bien sûr, on marche avec les jambes — et particulièrement avec les pieds, les pauvres, les premiers à souffrir lorsque la marche dure, que le chemin se fait adverse, que le soulier nous trahit… Mais tout le corps est en mouvement, et sans être anatomiste je gage que peu de muscles pourraient se vanter de rester inutiles et peinards dans cet acte si simple et si beau : marcher !

Or le corps est le lieu de nos émotions, autant que de nos sensations internes. Pas étonnant dès lors si la marche permet d’incruster les signes du chemin en nous, bien mieux que la même route parcourue en voiture, en train ou même en char attelé… Corps et sens collaborent, le parfum s’encode en nous avec le souvenir du mouvement de tête qu’il a justifié, le son jailli tout près s’engramme avec la raideur soudaine de notre genou bloquant le pas, le chemin s’incruste en nous dans toute sa richesse, sa diversité…

 

Marcher ensemble


Mais il est temps d’en venir enfin au vrai sujet du numéro d’ANV : la marche collective, militante, organisée. Où tout ce qui vient d’être dit se complète de la complicité de la marche partagée, et aussi, généralement, d’une durée considérable. 

Marcher en groupe a ses exigences propres, ses apports spécifiques. D’abord, on ne choisit pas forcément l’itinéraire : il a été balisé par les organisateurs, négocié avec la police. Le rythme non plus ne dépend guère de nous : chacun s’adapte, on ne sait pas très bien à qui ou quoi, mais s’adapte en tout cas (je parle là de marches réunissant plusieurs centaines ou milliers de personnes ; bien sûr qu’en petit groupe c’est différent). 

À commencer par ce premier temps qu’on aurait tort d’oublier : le temps de l’attente (cf. photo2). Car paradoxalement, marcher ça commence arrêté ! Tu sors du train ou du bus, tu « prends l’air » autour de toi, tu regardes ces visages et ces corps, t’amusant des uns — quelle tenue ! —, t’émerveillant d’autres — cette vieille dame avec sa canne —, tu compares tes godasses avec celles d’autrui — zut, sont tous en baskets, me suis-je suréquipé avec mes souliers de marche ? —, tu supputes la météo — pèlerine ou crème solaire ? —, etc. Tu cherches des ami-e-s, quelle joie lorsque tu en trouves ! Et quand enfin les consignes fusent du mégaphone, ah ! on va pouvoir y aller, et tous les regards, d’entrecroisés jusque-là se tournent unanimement vers la voiture ou la tribune des organisateurs.

Et on y va ! Et le corps est tout joyeux de se mettre en route, en mouvement. Et tout en marchant tu t’effares de voir cette masse humaine, jusque-là amorphe et vaguement rassemblée, s’organiser, s’articuler, s’effiler sur le chemin, s’allonger semble-t-il à l’infini… Et lorsqu’un virage le permet, ah ! chouette, c’est l’occasion de regarder, devant toi d’abord, derrière toi un peu plus tard, supputant « combien on est ». Et c’est le temps de se compter (cf. photo). Important, ça : que diront les médias ? On échange dans les rangs, on suppute… 3 000 ? 4 000 ? Combien de temps met le cortège pour passer devant tel point de repère ? Et l’on marche à quelle allure ? Et à combien de front ? Les esprits matheux s’échauffent, gageons que pour plusieurs minutes ils ne verront rien d’autre que leurs calculs mentaux… 

Mais l’on croise des gens, aussi. Quartiers d’habitation, promeneurs, peut-être même des routes voisines, des bus que la police n’a pas souhaité détourner… Et c’est le temps de communiquer, par le panneau, la banderole, la parole directement adressée aux curieux et le tract qu’on leur donne, les slogans rythmés, et encore le chant, le si beau chant — qu’avec un peu de chance accompagnent et « dopent » quelques musiciens, percussionnistes, « clique » ou guitariste… 

Ah ! ces chants de revendication, ces rengaines détournées de leur sens originel pour se plier à la cause du jour… Ces hymnes archi-connus — we shall overcome… — qu’on a si plaisir à entonner, qu’on s’étonne de trouver quasi-intacts en mémoire, musique et parole… Cette force du chant partagé, cette joie de communiquer à la fois par le sens et par le son, toutes ces voix qui se marient et font torrent, font rivière, font fleuve… 

Bien sûr on bavarde aussi beaucoup entre soi. Marcher, c’est l’occasion de revoir des potes perdus de vue depuis trop longtemps, de « refaire nos vies » et partager nos présents, de tisser des projets et même, pourquoi pas ? de tenir des conciliabules qui valent bien des colloques ou séances de comité ! Temps comme volé à la marche, où une intimité à quelques-uns se recrée, en douce, dans le ventre du grand collectif en mouvement, à son abri même, portée par la colonne qui avance, par le bruissement des pas, par l’automaticité, pied gauche, pied droit…

Mais il y a aussi ces temps de retour à soi, et de soi à ce qui se montre alentour : et c’est le temps de la réflexion, ce temps où ce que l’on voit vient interpeller ce que l’on pense, où l’engagement — les raisons d’être là — se confirme ou se nuance ou se précise… ou, qui sait, se relativise ? Voyez, sur la photo correspondante, comme ces marcheurs regardent ce qui s’offre, ce qui s’imposeà leur vue : un toit de rural tuilé, une tour d’évacuation de vapeur de centrale nucléaire — le symbole même de cette industrie honnie —. Comment ne pas y lire une convocation à faire des choix ? Choix de société ; choix de vie ; choix d’engagements militants ; priorités à revoir ou à accentuer… La marche, c’est aussi cela, cette fulgurance d’une évidence au soudain d’une lenteur, ce retour à soi au milieu de la foule, cette recherche d’un essentiel qui s’impose, là.

 

Quand la fatigue est là…


Marcher fatigue. Marcher use. Pas seulement les panards : à mon avis, on sous-estime l’effet usant des mille sensations glanées sur le chemin. M’est-ce personnel ? Toutes ces images, ces sons, ces odeurs, ces lumières, ces fraîcheurs ou chaleurs, ces poussières ou pollens, ces échanges amicaux ou indifférents… toutes ces sensations finissent par me saturer, me poussant à rentrer dans ma coquille, à faire le vide en moi. 

Et si les étapes sont bien dessinées, c’est généralement juste le moment — ô miracle ! — où était prévue une pause. Le serpent se refait flaque et flocons, le niveau d’énergie baisse, les premiers cherchent de l’ombre — ou l’abri de la pluie — tandis que la suite du cortège n’en finit pas d’arriver. Les gourdes se vident — et se remplissent à une fontaine prise d’assaut —, les pique-niques sortent des sacs, quelques enfants se réveillent de leur sieste bercée par les pas des adultes… 

Et c’est le temps du repos, qui n’est pas le moins beau. Nouvelles rencontres au gré de ce mouvement brownien qui agite une foule à l’arrêt — au gré de la recherche d’eau fraîche ou de toilettes, de tire-bouchon ou d’ami perdu en route : les compagnies, les voisinages de la dernière étape seront peut-être remplacés par d’autres pour la prochaine. Enfin l’on peut lire ceux des panneaux et banderoles, sagement déposés au bord du chemin, qu’on n’avait pas encore repérés. Quelques valeureux distribuent les paroles photocopiées d’un chant qu’ils proposent, l’annonce d’une prochaine marche, voire la pub d’un festival ou concert quelconque ! Ca bourdonne autant que ça roupille, ça réfléchit autant que ça se relaxe. Ce qui était devenu automatique redevient conscient. Ce qui était conscient est écarté au profit de l’organique… 

Et ça redémarre ! Les consignes sont données, la colonne se reforme, le rythme se fait plus soutenu, la marche est repartie. Et pour chacun ce sera, encore et encore, le temps de réfléchir, le temps de communiquer, le temps de partager, le temps de se recentrer… 

Pour bien faire il faudrait encore évoquer la suite : le temps du retour, seul ou en groupe. Plus important : le temps de la « digestion », celui où l’on fait le compte des images perçues, le tour des informations reçues, le bilan des certitudes glanées, mais aussi le tri des photos, l’écoute des nouvelles à la radio, le visionnement fébrile du téléjournal — combien de minutes sur nous ? —, les récits aux amis qui n’y étaient pas… Tout ce qui clôt et termine la marche, lui donnant sens et perspective dans nos vies. J’ai marché là, ce ou ces jours-là. J’y étais. J’ai témoigné par mon corps de mon engagement têtu pour telle cause ou contre tel projet. J’ai voté de mes milliers de pas égrenés sur la route. Je persiste et signe ! C’était, pour toujours, le temps de la marche.


1) Je peux quand même en dire l’auteur : Yves Lassueur ; et le lieu : le magazine suisse L’Hebdo.

2) Toutes les photos illustrant cet article ont été prises par l’auteur lors d’une marche anti-nucléaire le lundi de Pentecôte 2010, dans la région d’Olten, siège de la centrale de Gösgen – qu’on voit sur une des photos. Trois demandes de nouvelles centrales devraient être déposées prochainement, d’où ce réveil du mouvement anti-nucléaire suisse (avec des renforts venus d’Alsace, d’Allemagne voisine, d’Autriche même).


Article écrit par Philippe Beck.

Article paru dans le numéro 156 d’Alternatives non-violentes.