Auteur

Rajagopal

Localisation

Inde

Année de publication

2010

Cet article est paru dans

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La philosophie de cette action, qui a déjà commencé et qui va continuer jusqu’en 2012, repose sur une foi profonde en la force des hommes et les femmes pauvres. Les pauvres peuvent vraiment faire changer les choses. Ils sont assez puissants pour apporter un vrai changement. Nous avons aussi une foi profonde en la jeunesse de ce monde : les jeunes hommes et femmes peuvent aussi changer la société.

La foi dans les pauvres et dans les jeunes est le fondement sur lequel nous pouvons construire un mouvement fort, national et international, pour remettre en question le système actuel basé sur la prédation, l’injustice et la corruption. En réalité, la plupart des gens sont résignés. Entre cette indifférence et la violence, il y a une option : la non-violence active. La non-violence fonctionne si elle est utilisée de façon efficace.

Une société basée sur le sarvodaya1 n’adviendra pas seulement parce que nous l’appelons de nos vœux. Elle doit commencer par le bien-être du dernier des derniers, antyodaya, comme l’appelait Gandhi.

Le dernier aspect de cette philosophie est que le changement demande une certaine dose de sacrifice. Et c’est là que nous devons lutter contre notre indifférence et notre peur : nous n’avons pas envie d’aller en prison ou d’être frappés, mais tant que nous n’accepterons pas de sacrifier un peu de notre confort, de nos ressources ou de notre temps, nul changement ne viendra.

En 2007, 25 000 personnes ont marché pendant un mois et ont obtenu une petite victoire. Maintenant nous voulons utiliser ce que nous avons appris, et l’amplifier pour Jansatyagraha 2012.

Tout d’abord, nous avons l’intention de former 6 000 jeunes pour qu’ils deviennent des leaders. C’est très ambitieux. Pour Janadesh 2, nous avions 1 500 jeunes pour encadrer 25 000 personnes. Cette fois nous voulons former 6 000 jeunes pendant les deux prochaines années. Cela signifie que nous devons organiser 60 programmes de formation, chacun pour une centaine de jeunes.

Ce programme de formation comporte trois parties et dure trois jours. Le premier jour, nous débattons autour de la question suivante : pourquoi en Inde, après 65 ans d’indépendance, faisons-nous toujours face à autant de problèmes ? L’idée est d’agir tel un médecin qui examine son patient pour diagnostiquer ce qui ne va pas. Ensuite le traitement peut commencer. Après une première discussion en petits groupes, un groupe plus large se constitue de façon à ce que chacun présente son rapport et participe à un débat. Les gens peuvent développer leur capacité à argumenter et débattre de leurs idées. Par exemple il est possible le premier jour d’identifier les besoins dans le secteur éducatif, puis la discussion sera approfondie le jour suivant jusqu’à définir de quelle éducation nous avons besoin. Car si l’éducation n’est pas bonne, alors il n’y aura aucun changement. Le deuxième jour, nous parlons de la façon de s’attaquer à des problèmes comme le manque d’accès à la terre, la pauvreté, l’exploitation. Le troisième jour, nous nous demandons comment créer un mouvement qui puisse traiter ces questions de façon collective.

Il y a donc trois jours et trois processus dans cette formation : des discussions en groupe, des sessions plénières plus larges, et, le soir, du théâtre pour mettre en scène et faire comprendre ce qu’est la grande pauvreté. Ces 100 jeunes partent ensuite marcher de village en village pendant trois jours, pour échanger avec les villageois, comprendre leurs problèmes et les interpeller pour qu’ils se joignent à notre mouvement.

Pour Janadesh, 25 000 lettres du monde entier avaient été envoyées au Premier ministre de l’Inde. Nous souhaitons mettre en œuvre ce même processus et recevoir cette fois 100 000 lettres. Ainsi chaque jour des centaines de lettres pourraient être expédiées par les gens du monde entier pour dire : « Nous savons que tous ces gens marchent pour la justice. Pourquoi votre gouvernement ne les écoute-t-il pas ? »

Pour Janadesh, la majeure partie de la solidarité internationale est venue d’Europe. Cette fois, nous souhaiterions étendre cette solidarité à l’Asie, l’Amérique latine, l’Afrique, à l’Europe et l’Amérique du Nord. Cette action globale a lieu en Inde ; mais comment pouvonsnous induire une pression également dans d’autres parties du monde, sur le même enjeu ? Non pas seulement pour qu’il y ait une solidarité avec l’action indienne, mais aussi pour que les gens dans leur pays parlent de leurs propres problèmes locaux. Alors nous pourrons agir ensemble. Ce sera comme si nous passions d’un Forum social mondial à une action mondiale.

Pour Jansatyagraha, nous avons besoin d’une commission internationale avec des représentants de divers pays. Ces représentants pourraient écrire des lettres, parler de 2012 et aussi organiser une action au sein même de chacun de leur pays, de sorte que cet événement en 2012 se transforme en une action internationale. En 2007, nous avions un comité consultatif réduit avec des gens très connus. Cette fois, nous souhaiterions aussi avoir un comité composé de personnalités illustres, afin que les gouvernements et les organisations internationales les écoutent et se mettent à travailler sur les enjeux soulevés par les populations et sur le contrôle des ressources naturelles. Grâce à leur détermination, les populations pourront exercer une pression sur leurs gouvernements.

Le slogan sera : « L’action ou la mort. » Il date de la lutte pour l’indépendance de l’Inde. Ce n’est pas que nous désirions mourir… Ce que nous voulons dire, c’est que c’est bien davantage qu’un mouvement de protestation ou une marche pour remettre une pétition ; c’est une question de survie pour des centaines des millions de gens. En 2007, nous avons marché vers Delhi et nous avons intimé un ordre, un desh. Nous avons dit au gouvernement : « Maintenant vous devez commencer à agir dans l’intérêt des pauvres de ce pays et du monde. » Et ce fut Janadesh.

Cette fois, ce sera Jansatyagraha 3. Ce n’est pas une simple action ponctuelle, c’est une action continue pour la justice. Nous disons aussi : « Vous nous avez rendu la vie très difficile, alors maintenant nous allons aussi vous créer des difficultés. » Non pas par la violence, mais en étant là, simplement. Le laitier ne pourra plus se rendre à votre porte, et le livreur de journaux non plus car il y aura plein d’adivasis 4 assis par terre. Vos enfants ne pourront plus aller à l’école dans vos grosses voitures car la route sera bloquée. Vous serez en difficulté et vous comprendrez alors ce que c’est que de vivre dans l’inconfort.

Nous disons aussi : « Nous marchons dans la ville car vous ne nous donnez pas assez d’espace pour vivre dans les villages. Nous n’avons vraiment aucun plaisir à aller dans les villes, nous ne les aimons pas. Mais puisque vous ne nous laissez pas vivre dans nos villages, puisque vous nous prenez nos terres, nos forêts, notre eau, sans nous laisser plus d’option pour y vivre, nous avons décidé de marcher vers les villes. Nous proclamons haut et fort : “Gardez vos villes, mais rendez-nous nos villages !” »

Nous apporterons nos protestations et nos propositions sur dix secteurs de la politique mise en œuvre par le gouvernement, car ils touchent à des questions qui affectent très profondément la vie des pauvres et des villageois. En voici la liste : 

  • Le premier est le secteur foncier : les terres sont données aux compagnies multinationales et non aux pauvres. 
  • Le deuxième concerne l’eau : elle est privatisée et n’est plus disponible pour les paysans.
  • Le suivant touche la question des ressources forestières, qui sont contrôlées par le gouvernement et soustraites aux tribus qui en ont besoin pour leur subsistance.
  • L’agriculture, elle, se privatise de plus en plus et elle n’est plus gérée par le peuple.
  • L’industrie minière, elle aussi, est contrôlée par de grosses multinationales avec le soutien du gouvernement qui expulse un très grand nombre d’autochtones.
  • L’industrialisation, quant à elle, est basée sur l’accaparement des terres, de l’eau et des ressources minérales aux dépens des pauvres.
  • Le tourisme, lui, se développe au détriment des plus démunis, en s’emparant de leurs ressources pour construire des hôtels cinq étoiles.
  • L’acquisition des terres est menée illégalement, toujours au détriment des pauvres.
  • Des zones économiques spéciales apparaissent un peu partout dans le pays.
  • Et enfin la politique concernant la vente et la distribution d’alcool a un effet dévastateur sur la vie dans les villages. 

Toutes ces politiques gouvernementales seront abordées par les dix comités que nous allons mettre en place : ils seront chargés de suggérer les changements concrets qui doivent intervenir pour améliorer la vie des gens.

Voici donc ce que nous planifions en Inde et nous le ferons en consultant aussi des gens du monde entier. Ekta Europe ainsi que la Sapa 5 sont impliquées, et d’autres partenaires encore 6. Ce dont nous avons besoin cependant, c’est d’une masse critique, susceptible d’induire un changement. Et c’est de cela que je vous demande de discuter : comment faire de tout cela une action ayant une dimension mondiale ? Ainsi les médias et les politiciens nous écouteront et agiront avec nous. Comment impliquer les gens qui se sentent responsables dans le domaine politique ou économique, ou bien des agents de la fonction publique ? Ne croyons pas que cette action soit limitée à l’Inde : nous espérons que cela déclenchera une action dans le monde entier.

Ainsi lorsque Louis Campana et nos amis de Gandhi International ont proposé d’organiser cette conférence à Bhopal, ainsi que des tournées de contacts à travers le monde, nous avons accueilli cette idée tout à fait favorablement. J’espère que nous serons capables de faire quelque chose et d’apporter un changement. Nous avons la responsabilité d’agir aujourd’hui, sinon les générations futures ne nous le pardonneront pas.

 


1) « le bien-être de tous ».

2) « le verdict du peuple », nom de la marche des 25.000 pauvres et sans terre, en 2007.

3) Littéralement « l’action du peuple pour la vérité ». La marche sera appelée dans le cadre international March for justice (marche pour la justice).

4) Indigènes, autochtones, populations tribales.

5) South Asia Peace Alliance, collectif de plusieurs organisations d’Asie du Sud (Afghanistan, Bengladesh, Inde, Népal, Pakistan, Sri Lanka).

6) Dont le Servicio Paz y Justicia (SERPAJ), présent dans 14 pays d’Amérique latine.


Article écrit par Rajagopal.

Article paru dans le numéro 156 d’Alternatives non-violentes.