Antigone, celle qui dit non, première résistante non-violente ?

Auteur

Yvette Bailly

Année de publication

2018

Cet article est paru dans

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Résumé du mythe

 

Antigone, dans la mythologie grecque, illustrée par la pièce de théâtre éponyme de Sophocle (en 441 av JC) fait partie de la famille des Labdacides, marquée par la malédiction des dieux. La prophétie de Delphes avait annoncé qu'Oedipe, tuerait son père et épouserait sa mère. Oedipe toute sa vie aura essayé d'échapper à son destin, mais la prophétie se réalise. Antigone est la fille d'Œdipe et de Jocaste, couple incestueux, souverain de Thèbes. Après le suicide de Jocaste et l'exil d'Œdipe, les deux frères d'Antigone, Étéocle et Polynice se sont entre-tués pour le trône de Thèbes. Créon, frère de Jocaste est à ce titre, le nouveau roi et a décidé de n'offrir de sépulture qu'à Étéocle et non à Polynice, qualifié de traître. Il ordonne que le cadavre de Polynice soit laissé en pâture aux chiens afin que chacun sache bien ce qu'il en coûte à ceux qui veulent prendre la ville. Créon lui inflige le pire des châtiments pour les Grecs en privant Polynice de sépulture et en lui refusant les rites funéraires : il le condamne à errer éternellement dans le monde souterrain des morts sans jamais de repos.  Il avertit par un édit que quiconque osera enterrer le corps du renégat sera puni de mort. Personne n'ose braver l'interdit et le cadavre de Polynice est abandonné au soleil et aux charognards.

 

La loi de Créon est claire : tout ceux qui s'opposeront à la raison d’État connaîtront la mort, il fait cela pour l'exemple. Seule Antigone s'insurge, elle supplie Créon de revenir sur sa décision. Elle sait que Polynice même pour reconquérir son droit n'aurait pas dû prendre les armes contre sa patrie. Mais condamner un homme aux enfers est inacceptable pour elle.

 

Malgré l'interdiction de son oncle, elle se rend plusieurs fois auprès du corps de son frère et tente de le recouvrir avec de la terre. Ismène, sa sœur, ne veut pas l'accompagner car elle a peur de Créon et de la mort.

 

Antigone est prise sur le fait par les gardes du roi. Créon applique la sentence de mort à Antigone. Après un long débat avec son oncle sur le but de l'existence, celle-ci est condamnée à être enterrée vivante. Mais au moment où le tombeau va être scellé, Créon apprend que son fils, Hémon, fiancé d'Antigone, s'est laissé enfermer auprès de celle qu'il aime. Lorsque l'on rouvre le tombeau, Antigone s'est pendue avec sa ceinture et Hémon s'ouvre le ventre avec son épée. Désespérée par la disparition du fils qu'elle adorait, Eurydice, la femme de Créon, se tranche la gorge.

 

Sens de la tragédie

 

Dans l’œuvre de Sophocle ressort la haine de la tyrannie, du pouvoir arbitraire d'un homme qui veut ériger en loi sa propre volonté. L'échec et la mort de ses héros sont en un certain sens une victoire, dans la mesure où ils les assument et les surmontent. Leur idéal n'est pas le bonheur mais la grandeur. L'infirmité, la petitesse  de la condition humaine incarnée par Créon souligne la beauté de la lutte, des convictions, de la résistance. C'est cette atmosphère de combat individuel et de confrontation de deux logiques, qui donne au théâtre de Sophocle un caractère dramatique, souligne Raphael Dreyfus, en introduction à Tragiques grecs Eschyle et Sophocle dans la Pléiade.

 

Dans la Thèbes antique, aux portes de laquelle viennent s’entre tuer ses eux frères, Antigone transgresse la loi du roi Créon pour ensevelir le traite Polynice.

Ultime victime d'une malédiction familiale, la fille d'Oedipe est d'abord la figure de la révolte et de la conscience morale. Cette pièce est construite sur l'affrontement entre Antigone et Créon, à propos des devoirs dus à un mort et autour des lois écrites et non écrites.  Antigone  est une héroïne solitaire, elle ne trouve autour d'elle que des formes d'incompréhension qui vont de la simple pitié d'Ismène à la haine de Créon, elle assume seule son destin. Il y a une séparation entre le monde des dieux qui donne la lumière, la pérennité, la sérénité, le courage, et le monde des hommes, qui souligne la misère et la mesquinerie  de la condition humaine.  Elle dit non, à la loi de la cité, non aux décisions de son oncle,  non à la voix si tendre de sa sœur,  non à la perspective de créer un foyer avec Hémon et a avoir une descendance. Elle dit oui, à sa conscience, à sa morale, elle dit oui à la mort, elle assume son geste de désobéissance, elle en paye en toute conscience les conséquences.  Elle ne nie pas les faits, ni ne cache son délit. C'est une séditieuse, elle représente ce qui en coûte de résister au tyran. Elle revendique pour elle seule la désobéissance. Elle meurt car elle croit en son droit supérieur au droit dépassé de la cité.

 

Dualité

 

Il existe une véritable dualité entre Créon et Antigone, ils partagent une fierté orgueilleuse et sans compromis qui les pousse tous deux dans leur obstination, leur solitude et leur certitude, faisant d'eux de purs héros sophocléens. Ce sont deux lois qui s'affrontent, deux légitimités égales, cette confrontation est sans issue, en cela c'est une tragédie.  C’est l’idéalisme contre le réalisme politique, les violences de Polynice contre l'enterrement d'un frère — l’un ne se comprend que par rapport à l’autre : honorer Étéocle serait banal si l'on accordait le même honneur à Polynice. C'est la lutte de l’État contre la famille, le respect universel contre l'amour personnel, la vie contre la mort. Antigone, c'est la tragédie des oppositions et, surtout, celle de la justice sociale : Créon et Antigone sont inébranlables dans leurs convictions personnelles, convaincus de faire le bien.

 

Les oppositions

 

De plus, comme l'a montré la célèbre helléniste Jacqueline de Romilly, Créon ne pense que par opposition et évidences (hommes/femmes, opposants/alliés) qui le conduisent à la tyrannie, quitte à contredire ses beaux discours initiaux. Il veut la cohésion et tout se détruit autour de lui :  sa famille comme l’État, car il souille la cité et veut se substituer au divin. Antigone et Créon, c’est l’affirmation de soi qui exclut les autres, ce qui implique la solitude, caractéristique du héros supérieur au commun des mortels. Hémon et Ismène sont quant à eux les représentants d’une position humaine et conciliante, mais ils échouent à modérer les pulsions quasi pathologiques des deux héros.

 

Créon                                       Antigone

Profane                                    Sacré

Lois écrites de la cité               Lois non écrites,inébranlables des dieux

Le salut des vivants                 Le respect des morts

Etéocle le héros                       Polynice le rebelle

Homme                                    Femme

L'ordre de la cité                      La descendance familiale

Le soleil et le jour                     La nuit et le monde souterrain

 

Il y a d'autres affrontements secondaires : Hémon et le devin Tirésias, s'opposent à Créon, Ismène s'oppose à sa sœur.

 

Tableau résumant  le conflit entre Antigone et Créon

Antigone

Face à

Créon

 

Conscience individuelle

 

 

Loi divine

 

 

Liberté

 

 

Oser s'oppposer

 

 

Révolte insoumission

 

Anarchie

 

-

 

 

-

 

 

-

 

 

-

 

 

-

 

-

 

Raison d’Etat

 

 

Loi humaine écrite

 

 

Abus de pouvoir

 

 

Tyrannie (soumission)

 

 

Soif  du pouvoir

 

Despotisme Arbitraire

 

 

 

 

Comment sortir du désordre passionnel en gardant ses convictions ? voila le débat qu'on aimerait avoir avec Antigone

Comment éviter l'abus de pouvoir et mettre la force au service de la loi, au service de l'éthique ? Voila le débat qu'on aimerait avoir avec Créon. 

 

Postérité au niveau des idées

 

Pour Jean Pierre Vernant, historien et anthropologue français, spécialiste de la Grèce antique, plus particulièrement de ses mythes,  la pièce Antigone  dépasse le conflit théologique, elle illustre une étape dans l'histoire  de la cité athénienne et de la démocratie de Périclès. Ce conflit est dynamique , il marque le moment où le culte des morts fondement de la religion familiale va céder la place au culte de la « polis ». C'est le  triomphe de la démocratie, l'énergie de la prise de conscience morale et politique.

 

Antigone se situe aux confins de l'humain et du divin, elle pose les problèmes de la  soumission, de la rébellion, de la souillure de la pureté, et des rapports unissant l'impur, la faute, le péché toutes questions qui expliquent que Sophocle continue  d'offrir aujourd'hui aux anthropologues  contemporains une riche et complexe matière à réflexion. Cette pièce aborde les notions de tyrannie, de pouvoir, de loi juste ou de raison d'état. Sujet qui a traversé les siècles. Le génie de Sophocle a su donner à Antigone une portée universelle, et chaque époque a pu interpréter le sens de la pièce en fonction des débats qui l'agitent, au XVIème siècle, Antigone est une héroïne  chrétienne, au XXème siècle elle est anarchiste dans la pièce de Berthold Brecth et résistante dans la pièce de Jean Anouilh.  

 

On retrouve cette notion de loi juste dans le droit romain, réflexion menée par Cicéron, reprise par les pères de l'église, avec St Thomas d’Aquin, puis Montesquieu et Rousseau.  Elle est aussi reprise dans la dialectique hégélienne : celle qui se tient morte parmi les vivants et vivante parmi les morts d'après Hegel. Dans l'Esthétique, Hegel écrit « L'Antigone de Sophocle est parmi toutes les splendeurs du monde antique et du monde moderne l’œuvre d'art la plus haute, la plus satisfaisante ». 

 

Désobéir pour obéir à quoi ?

 

Aujourd'hui cette pièce interroge encore sur qui dit qu'une loi est juste, elle introduit la différence entre légitime et légal, et renvoie chacun à sa capacité à dire non, à désobéir à une loi injuste et à agir selon sa conscience. 

 

Cette pièce symbolise l'embryon d'une conscience, d'une possibilité de choix, d'un libre arbitre. Antigone peut être perçue comme  la première manifestation de la résistance. Elle préfigure les notions de servitude volontaire qu'on va retrouver plus tard dans le texte d’Étienne de la Boétie, et les concepts de désobéissance civile développée par Henri David Thoreau. La non-collaboration et la désobéissance civile sont les piliers  de la stratégie de l'action non-violente dont se sont inspirés les leader non-violents Gandhi et Martin Luther King.

 

Rosa Park, la première femme noire à avoir dit non à la loi raciale de ségrégation dans les bus des années 1950 aux Etats Unis, est de la trempe d'Antigone. Son refus de se lever et de laisser la place aux blancs dans le bus qui l'a ramenait de son travail , est à l'origine de l'action non-violente de boycott de la compagnie des bus de Montgommery, menée par Martin Luther King et par le mouvement pour les droits civiques aux Etats Unis. Après un an de boycott, qui a obligé les noirs à marcher à pied et à s'auto-organiser, cette action a été un succès : la compagnie des bus, perdant trop d'argent, a accepté de négocier et à renoncer à cette loi discriminatoire où les blancs et les noirs n'avaient pas les mêmes droits.

 

Rosa Park, Martin Luther King, et tous les militants pour les droits civiques aux Etats Unis  ont dit non à la loi injuste, raciste, pleine de haine éditée par les hommes pour dire oui à une loi supérieure :  un idéal d'égalité, de liberté et de fraternité.  Il y a aujourd'hui des Antigone anonymes qui dans les prisons de Turquie s'opposent à la tyrannie du président, qui en France accueillent, et accompagnent  les migrants clandestins, alors que la solidarité est considérée comme un délit. Tous ces désobéissants ici et partout dans le monde dénoncent des lois injustes au nom de leur conscience. Merci Antigone de nous avoir montré la voie. 

 

Bibliographie

 

  • Sophocle, Antigone, GF Flammarion (traduction Robert Pignarre)
  • Sophocle, Antigone, L'arche (traduction de Florence Dupont)
  • Sophocle, Antigone, Les éditions de minuit (traduction Jean et Mayotte Bollack)
  • Tragiques Grecs Eschyle-Sophocle, La Pléiade (traduction Jean Grosjean)
  • Dupont Florence, Aristote ou le vampire du théâtre occidental, Flammarion

Article écrit par Yvette Bailly.

Article paru dans le numéro 186 d’Alternatives non-violentes.