L’Appel à la reconnaissance du crime de torture par la France

Auteur

Charles Silvestre

Année de publication

2011

Cet article est paru dans

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La reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie par la France ne va pas de pair avec celle du crime de torture dont cette dernière est coupable. Pourtant, loin de remuer le couteau dans la plaie, une reconnaissance officielle permettrait une réconciliation sur des bases saines en s’appuyant sur la vérité. Les dénonciations ressurgissent en 2000, via des témoignages choquants, amenant la naissance de l’Appel des douze, qui sera relayé par la presse, défaisant ainsi le tabou dans l’opinion bien que les tabous militaires et politiques subsistent jusqu’au gouvernement Sarkozy.

L’Appel des douze a fait grand bruit en 2000 pour que la France reconnaisse les tortures de son armée en Algérie. Quand donc le gouvernement français va-t-il enfin ouvrir ses archives politiques et militaires aux historiens pour qu’ils puissent faire leur travail ? Nous pourrions alors espérer que le gouvernement algérien fasse de même avec ses propres archives.

Le 31 octobre 2000, lors du rendez-vous de 8 heures 20, l’invitée de Stéphane Paoli sur France-Inter est Madeleine Rebérioux. Le journaliste interroge l’historienne sur l’appel à reconnaître et à condamner la torture française pendant la guerre d’Algérie. La présidente de la Ligue des droits de l’homme a signé le texte publié dans le journal L’Humanité le même jour avec onze autres personnalités. L’émission, d’entrée, est un choc. La direction de la radio a d’ailleurs hésité avant de se convaincre qu’il s’agissait d’un retour sérieux sur un moment de l’histoire française et qu’il ne fallait pas passer à côté de l’événement. La suite montrera qu’elle ne s’était pas trompée.

Le choc de l’émission tient bien sur au sujet. La guerre d’Algérie n’a jamais cessé d’être une plaie non refermée tant la France officielle s’est refusée à reconnaître l’entêtement criminel dont elle a fait preuve en déniant aux Algériens leur droit à accéder à la souveraineté qui s’est imposé ailleurs au fil de la décolonisation. Et du même coup à laisser proliférer les blessures, les rancœurs, les polémiques, des deux côtés, voire les haines chez les pires nostalgiques de l’Algérie française.

Mais le choc tient aussi au déroulement de l’émission. Madeleine Rebérioux connaît cette histoire sur le bout des doigts. Surtout, elle en mesure les douleurs, les incompréhensions, les confusions. Du côté des auditeurs, les questions et les commentaires font rage. Enthousiastes : « Enfin, on crève l’abcès ! » ; furieux « vous ne parlez pas des horreurs du FLN ! ». L’historienne garde son sang-froid. Elle répond à tous avec délicatesse, comprend la « douleur » de l’arrachement des pieds-noirs à ce qu’ils ont cru être définitivement « leur » pays, mais insiste : il faut dire la vérité sans laquelle il ne peut y avoir de réconciliation.

Pourquoi revenir sur cet épisode du matin du 31 octobre 2000 sur France-Inter ? Parce qu’il est indicatif de la suite qui va être donné à ce qui va devenir l’« Appel des douze» et du sens qu’il va revêtir. Déjà, le même jour, L’Humanité publie le texte, donne la parole à plusieurs de ses signataires, rappelle les faits incriminés. Elle est la seule à lui donner de l’ampleur bien que l’Agence France Presse et tous les quotidiens aient été tenus informés au préalable. La raison de leur « prudence », à ce moment là, est limpide : s’agissant d’une affaire qui met en cause la France, même quarante ans après les événements, on ne s’y engage pas sans que les autorités ne se manifestent d’une manière ou d’une autre, ce qui sera d’ailleurs le cas un peu plus tard.

 

Torturée en Algérie


Un autre choc se produit à la Fête de l’Humanité en septembre 2000. L’invitée en est Louisette Ighilarhiz. Tout est venu, en effet du témoignage de cette combattante algérienne publié le 20 juin 2000 dans le journal Le Monde. Florence Beaugé a recueilli ses propos où elle accuse les généraux Massu et Bigeard de l’avoir torturée. Le Monde demande aux deux officiers de répondre. Bigeard la traite d’affabulatrice, mais Massu se montre déjà gêné. Il ira ensuite plus loin. Luisa, de son nom de guerre, a face à elle, à la fête, dans le stand comble des Amis de l’Huma, des anciens soldats d’Algérie. Au terrible récit de l’Algérienne, présente « en chair et en os », une chair et des os martyrisés — elle dit, ce qu’elle n’a pas encore dit publiquement, avoir été violée par les parachutistes — l’émotion est à son comble. Sur des visages d’homme coulent des larmes.

C’est cette vérité humaine, cette sensibilité à fleur de peau qui vont marquer à leur tour l’écho donné à la démarche des douze. Elles se manifestent dans l’élaboration même du texte. Après le choc du témoignage de Louisette le 20 juin, dans Le Monde, après celui de la Fête de l’Humanité en septembre, nous sommes plusieurs à penser que ces accusations portées contre la France ne peuvent rester sans suite, et qu’il faut faire quelque chose. Ce « quelque chose » sera les douze signatures au bas d’un texte discuté pendant un petit mois. On y retrouve des historiens de renom, des avocates qui ont affronté les cris de mort dans les tribunaux d’Alger, un insoumis, un déserteur.

 

Dans les coulisses de l’Appel des douze


Surtout, la marque éthique et politique des signatures de l’Appel tient au voisinage de deux noms que la guerre froide a durement opposés : Henri Alleg, le communiste, auteur de La Question, et Germaine Tillion, l’humaniste, grand témoin de Ravensbrück, le camp nazi, mais qui dénoncera aussi le goulag stalinien. Alleg est un anticolonialiste de la première heure — on le lui fera cher payer —, et l’histoire lui a donné raison. Mais pas Germaine Tillion.

Son combat vise les horreurs de la guerre, des deux côtés s’il le faut, mais d’abord les horreurs commises pas son propre pays, la France, dont elle se sent responsable. Réunir ces deux êtres, d’une profonde humanité, mais d’idéologies séparées est sans doute ce qui fait la force de l’Appel. Alleg tient à ce que la torture soit caractérisée comme « fille de la colonisation », Germaine Tillion l’accepte à condition que personne ne soit stigmatisé, que les blessures ne soient pas « inutilement rouvertes ».

Au moment de sa signature, l’ethnologue demande un simple ajout : le texte qui exige des autorités de reconnaître et de condamner, en 2000, ce qui s’est fait au nom de la France se conclura par ces mots : « Et nous invitons les témoins, les citoyens, à s’exprimer sur cette question qui met en jeu leur humanité. » La politique, particulièrement dans un tel cas, ne peut pas être du ressort des seuls gouvernants.

 

Et puis, plus rien depuis Lionel Jospin…


Les témoins, les citoyens, en effet ne vont pas se faire prier. Mais, avant que le débat devienne national, s’emparant des rédactions de toute la presse écrite et audiovisuelle, de 2000 à 2002, il fallait que survienne un nouvel événement : à peine l’Appel lancé le 31 octobre, Lionel Jospin, alors Premier ministrede Jacques Chirac — l’Appel les interpellait nommément tous les deux — invité du dîner du Crif du 3 novembre, demande à propos de cette interpellation sur la guerre d’Algérie, que « l’on revienne sur les heures sombres de notre histoire ». Candidat en 2002 à l’élection présidentielle, il sera bien plus évasif, visiblement pour des raisons électoralistes. Il reste que cette intervention officielle donnera le feu vert à la presse. Les tribunes de lecteurs, les chroniques, les éditoriaux, les émissions de radio, de télévision, se multiplient. Il n’y aura pas ou guère de basse querelle, d’insultes.

Il est ainsi très remarquable — mais l’Appel des douze ne fait après tout qu’exprimer la demande latente d’un peuple — qu’à la violence de la guerre, à ses atrocités, à son culte de la vengeance, de la pire, celle de l’OAS, réponde un travail pacifique, de réflexion, de dialogue, et de vérité. Si le même esprit avait animé les responsables de l’époque, une guerre affreuse et désastreuse aurait, peut-être, pu être évitée. Deux sondages ont été réalisés à l’époque sur la validité de l’Appel des douze : CSA-L’Humanité et Sofres-Le Monde. Les résultats des deux études sont concordants : les Français, dans leur majorité, appuient la demande de reconnaissance et de condamnation de la torture française pendant la guerre d’Algérie. Du côté de l’opinion, il n’y a plus de tabou.

Il n’en sera pas de même, hélas, du côté officiel. Un double tabou, le tabou militaire et le tabou politique, verrouillent encore, cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, la simple reconnaissance de ce crime qu’est la torture. Tout, pourtant, pour ainsi dire, a été mis sur la table. Un général, Aussaresses, a consacré un livreentier pour expliquer comment il a défénestré l’avocat Ali Boumendjel et pendu Larbi Ben M’hidi, comment chaque matin le ministre résident à Alger, Robert Lacoste, représentant le gouvernement de Guy Mollet — deux socialistes — recevait un document qui consignait arrestations, sévices, exécutions.

Un autre général, Jacques Massu, avant de mourir, peut-être hanté, lui le catholique, par le remord a reconnu l’institutionnalisation de la torture et pris le parti du regret : « On aurait dû faire autrement. » Ce qui fera dire à Pierre Vidal-Naquet qu’il devenait ainsi en quelque sorte le treizième signataire de l’Appel. Mais l’institution militaire persiste et signe. La torture en Algérie ? Connais pas ! Ou : il fallait le faire.

Le Figaro publiera un Manifeste de 1 000 généraux affirmant ce point de vue. Comme quoi l’affaire Dreyfus n’est pas close : l’impunité militaire, même en cas de forfaiture pour ce qui est du capitaine envoyé au bagne, comme dans le cas des crimes de la guerre d’Algérie, reste une dangereuse faille de la république.

L’aberration est à son comble concernant les autorités françaises : le chef de la bataille d’Alger reconnaît la pratique en grand de la torture, mais le pouvoir civil reste, lui, muet. L’actuel président de la République, celui qui prétend dire les choses comme elles sont, est une véritable carpe. En juin 2007, peu de temps après son élection, pour les cinquante ans de la mort de son mari sous la torture, Josette Audin adresse à Nicolas Sarkozy une lettre ouverte lui demandant de dire au moins comment est mort Maurice Audin et de reconnaître ce crime parmi d’autres. Le locataire de l’Élysée reste bouche cousue.


Du devoir de ne jamais se taire sur la torture


La reconnaissance de la torture est pourtant une question capitale. Elle rendrait son honneur à la France. Elle validerait une exigence pour l’avenir : « Plus jamais ça ! » Et l’actualité, notamment en Afghanistan, en montre l’urgence. Elle favoriserait la réconciliation avec l’Algérie. L’écho de l’Appel des douze de l’autre côté de la Méditerranée a été encourageant. On comprend pourquoi : il ne manque pas de voix dans le peuple algérien pour souhaiter que leur pays se livre aussi, de son côté, à un examen critique de son histoire. Il ne suffit plus de dire que les harkis sont des traitres. Surtout à leurs enfants. Mais comment peut-on attendre ce comportement des Algériens, particulièrement de leurs combattants, les Moudjahidines, qui ont cruellement souffertdes « méthodes » françaises, si la France se montre encore incapable de condamner ce qu’elle a commis elle-même. Car, il y a bien eu, pour ceux qui confondent les exactions avec le « fond » de cette guerre, un colonisateur et un colonisé qui ne peuvent être renvoyés dos-à-dos.

La reconnaissance de la torture se heurte, dit-on, aux lois d’amnistie qui couvrent tous les faits de la guerre, et empêchent ainsi, en principe, les poursuites. Mais cette reconnaissance est un acte politique auquel aucune loi ne s’oppose. Elle pourrait intervenir sous la forme d’une déclaration publique devant le Parlement.

À défaut, le refus de cette reconnaissance, revient, d’une certaine manière, à continuer la guerre d’Algérie. De la part des autorités, c’est extrêmement dangereux.

Les pires revanchards de l’Algérie française se croient autorisés à exalter la mémoire des criminels de l’OAS, ceux qui ont assassiné, creusé un fossé de sang, ont abattu en 1962 les éducateurs des centres sociaux créés par Germaine Tillion, tel l’écrivain Mouloud Feraoun, l’intelligence, la lucidité, la double culture faite homme.

Tout se passe comme si la France officielle persistait à imposer une violence, à froid, dans le rapport avec les Algériens. La non-violence dans le comportement à l’égard de l’Algérie commence par se mettre au clair sur une histoire violente. Henri Alleg, pour résumer de façon lapidaire l’histoire du combat algérien pour l’indépendance qui a succédé à l’échec de toutes les réformes successives, la résume dans cette image : « Pendant longtemps, on a frappé à la porte. Elle est restée fermée. Il a fallu l’enfoncer. » Que faudra-t-il, cette fois-ci, avec les seules armes de la justice, pour que le gouvernement de la France, après avoir reconnu l’Algérie indépendante, reconnaisse enfin avoir martyrisé tant d’Algériens et de Français qui avaient le seul tort d’avoir eu raison devant l’histoire ?


 

Texte de l’appel qui s’appellera ensuite L’Appel des douze

Appel à la condamnation de la torture durant la guerre d’Algérie

Des deux côtés de la Méditerranée, la mémoire française et la mémoire algérienne resteront hantées par les horreurs qui ont marqué la guerre d’Algérie tant que la vérité n’aura pas été dite et reconnue.

Ce travail de mémoire appartient à chacun des deux peuples et aux communautés, de quelqu’origine que ce soit, qui ont cruellement souffert de cette tragédie dont les autorités françaises portent la responsabilité essentielle en raison de leur obstination à refuser aux Algériens leur émancipation.

Aujourd’hui, il est possible de promouvoir une démarche de vérité qui ne laisse rien dans l’ombre. En France, le nouveau témoignage d’une Algérienne, publié dans la presse, qui met en accusation la torture, ne peut rester sans suite ni sanction. Le silence officiel serait ajouter au crime de l’époque une faute d’aujourd’hui. En Algérie, se dessine la mise en cause de pratiques condamnables datant de la guerre et surtout lui ayant survécu commises au nom de situations où “tout serait permis”. Il reste que la torture, mal absolu, pratiquée de façon systématique par une “armée de la République” et couverte en haut lieu à Paris, a été le fruit empoisonné de la colonisation et de la guerre, l’expression de la volonté du dominateur de réduire par tous les moyens la résistance du dominé.

Avec cette mise à jour, il ne s’agit pas seulement de vérité historique, mais aussi de l’avenir des générations issues des diverses communautés qui vivent avec ce poids, cette culpabilité et ce non-dit.

Pour nous, citoyens français auxquels importe le destin partagé des deux peuples et le sens universel de la justice, pour nous qui avons combattu la torture sans être aveugles aux autres pratiques, il revient à la France, eu égard à ses responsabilités, de condamner la torture qui a été entreprise en son nom durant la guerre d’Algérie. Il en va du devoir de mémoire auquel la France se dit justement attachée et qui ne devrait connaître aucune discrimination d’époque et de lieu.

Dans cet esprit, et dans cet esprit seulement, tourné vers un rapprochement des personnes et des communautés et non vers l’exacerbation de leurs antagonismes, nous demandons à Monsieur Jacques Chirac, président de la République et, à Monsieur Lionel Jospin, Premier ministre, de condamner ces pratiques par une déclaration publique. Et, nous invitons les témoins, les citoyens à s’exprimer sur cette question qui met en jeu leur humanité.

Henri Alleg, ancien directeur d’Alger républicain, auteur de La Question ;
Josette Audin,épouse de Maurice Audin, assassiné par ses tortionnaires ;
Simone de Bollardière,veuve du général Pâris de Bollardière, opposé à la torture et condamné à deux mois de forteresse ;
Nicole Dreyfus, avocate de Baya Hocine et Djohor Akrou ;
Noël Favrelière, rappelé, déserteur ;
Gisèle Halimi, avocate de Djamila Boupacha ;
Alban Liechti, rappelé, insoumis ;
Madeleine Rebérioux, historienne. secrétaire du comité Audin ;
Laurent Schwartz, mathématicien, président du comité Audin ;
Germaine Tillion, ethnographe, résistante, auteur de L’Afrique bascule vers l’avenir ;
Jean-Pierre Vernant, historien, résistant ;
Pierre Vidal-Naquet, historien, auteur de La Torture dans la République.

Article écrit par Charles Silvestre.

Article paru dans le numéro 161 d’Alternatives non-violentes.