Auteur

Philippe Berger

Année de publication

2011

Cet article est paru dans

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La politique actuelle de l’ONF est d’être de plus en plus rentable, aussi trop d’arbres sont coupés. Comme des forestiers savent que la forêt est d’abord à entretenir, plusieurs d’entre eux pratiquent la désobéissance éthique en refusant de marteler trop d’arbres avant la coupe.

La mutation de l’administration des Eaux et Forêts en Établissement public à caractère industriel et commercial (Épic) en 1966 portait déjà en germe la volonté de mettre la forêt au service de la filière bois. La résistance des forestiers a permis, depuis la création de l’ONF (Office national des forêts), de conserver à la gestion forestière son caractère multifonctionnel. 

Pourtant depuis 1966, de nombreuses réformes ont transformé cet établissement, à chaque fois en supprimant des postes de forestiers (l’ONF a perdu plus du tiers de ses effectifs depuis 1986). Pour transformer le gestionnaire de la forêt publique les directions successives se sont attaquées au métier de forestier, soit en augmentant les charges de travail soit en ayant une approche ultra-technique de la gestion forestière. Ces attaques répétées ont déstabilisé les forestiers et leur ont fait perdre un certain nombre de repères. 

De conservateurs, les ingénieurs forestiers sont devenus ingénieurs des travaux pour être aujourd’hui dans une nébuleuse agro-environnementale. Petit à petit, le dogme sous-jacent à l’idée même d’Épic a fait son chemin. Le forestier est devenu avant tout un producteur de bois. Si cette fonction est noble, elle ne doit pas supplanter les autres fonctions que sont les approches sociale et environnementale. 

Or, depuis 1966, le Syndicat national unifié des personnels de la forêt et des espaces naturels (Snupfen), affilié maintenant à l’Union syndicale solidaires, dénonçait le fait que le financement de l’ONF serait assuré essentiellement par les ventes de bois. Dès le départ, le nouveau fruit portait en lui le ver qui le rongerait. 

Depuis 10 ans, la pression est montée d’un cran, avec les nouvelles directives managériales, la mise en place d’une organisation segmentant les différentes activités, les suppressions d’emploi auxquelles s’ajoutent depuis 2008 la mise en place de la Révision générale des politiques publiques. Ces attaques contre le service public ont bien entendu déclenché de nombreux mouvements sociaux qui n’ont malheureusement pas stoppé le rouleau compresseur du libéralisme. Les grandes manifestations, malgré l’ampleur de certaines, ont eu comme unique avantage de ressouder le temps d’une action les personnels de l’ONF et pour chacun de voir qu’il n’était pas isolé. Mais le manque de résultats concrets a bien entendu limité ce type d’action.

Partant du constat que la forêt continue de pousser même les jours de grève des forestiers, le Snupfen solidaires, a souhaité lancer des actions qui jouaient directement sur le nerf de la guerre, l’aspect économique. Si cette idée fait assez facilement l’unanimité dans les assemblées générales des personnels, il convenait de proposer des actions qui puissent être reprises par un maximum de personnel. Étant présent sur tout le territoire, le Snupfen a eu l’idée de lancer des actions de résistance influant directement sur l’économique. Nous allons voir ensuite comment chaque région a adapté ce mot d’ordre.

 

L’aménagement forestier


L’aménagement est un document qui décrit la forêt et qui préconise les opérations de gestion à mener sur la forêt pour une vingtaine d’années. C’est un document de référence pour le forestier et il est capital puisqu’il définit pour les forêts de production le volume qu’il est possible d’exploiter tout en appliquant une gestion durable de la forêt. 

Dans ce document très technique les choix de l’aménagiste se font à partir de l’observation de la forêt mais aussi à partir d’éléments théoriques mis en place par la direction. Or, ces données sont imposées par la direction et ont tendance à crédibiliser une récolte de bois plus importante, quand il ne s’agit pas d’imposer des essences plus productives, des résineux par exemple au détriment de feuillus moins productifs mais peut-être mieux adaptés localement. 

Ainsi l’aménagiste a un rôle très important à jouer et doit produire en son âme et conscience un document qui permette la récolte de bois sans remettre en question la pérennité de la forêt. 

Quand les enjeux sont très importants, en forêt domaniale entre autres, l’aménagiste peut être amené à résister aux pressions s’il n’est pas en accord avec les choix de la direction. C’est donc en jouant sur ses observations, et par moments sur la pression externe des usagers de la forêt, qu’il pourra préconiser des récoltes moins importantes que celles souhaitées par la direction. 

En forêt communale, 2.8 millions d’hectares tout de même, l’aménagiste et le forestier ont souvent comme alliés les représentants de la commune qui ont généralement pour la plupart, le souhait de ne pas apparaître comme ceux qui ont dilapidé la forêt de la collectivité. Il est ainsi plus facile de résister aux pressions de la direction en expliquant les enjeux des différents choix qui s’ouvrent à la collectivité. Ceci est bien souvent le fait d’actions individuelles, menées par des forestiers attachés à répondre d’abord à la conservation de la forêt pour les générations futures.
 

Une résistance sur les martelages


L’action de martelage consiste à désigner les bois à couper. Muni d’un marteau forestier, outil équipé d’un tranchant d’un côté qui permet d’effectuer un flachis (voir photo) sur le corps de l’arbre et de l’autre d’une empreinte qui s’imprimera en frappant l’arbre, le forestier désigne les arbres appelés à être vendus. Sans ce sceau imprimé sur l’arbre, quasiment pas de possibilité de vente de bois. Ce sésame sera donc la clé de l’action sur l’économique. Moins d’arbres martelés, c’est moins d’arbres vendus. 

La Lorraine par exemple décide alors en assemblée générale de ne plus marteler du tout de bois. L’action est extrême mais également très suivie dans cette région forestière. C’est tout un pan de l’activité de l’ONF qui ne se fait plus. Les pressions sont alors très fortes de la part de la hiérarchie, de quelques communes mais aussi de collègues car le martelage s’effectue en équipe. Il convient donc d’avoir un collectif très solide, même si au final cette action de désobéissance est individuelle. Les collègues lorrains ont tenu un an, ce qui ne s’était jamais vu à l’ONF.

Dans d’autres régions, où le collectif est moins fort qu’en Lorraine, il a été fait le choix de continuer à marteler les coupes mais de ne pas transmettre les documents à l’administration. Dans ce cas-là, la pression de l’administration peut être très forte sur la personne chargée de collationner les données. 

En Bourgogne, Champagne Ardenne, il a été fait le choix de graduer les actions tout en exerçant une activité de martelage et en évitant les pressions externes des communes. Les forestiers ont choisi de ne marteler dans un premier temps que les coupes d’affouage pour permettre aux communes de distribuer le bois de chauffage aux habitants et éviter ainsi une pression trop forte des maires. Ensuite, le refus du martelage pouvait s’effectuer mais en se limitant dans un deuxième temps aux coupes à faible revenu économique. Ensuite et dans un dernier temps, en fin de saison, ils devaient réduire de façon très nette le martelage des tiges économiquement intéressantes. Cette action a permis de baisser sensiblement la récolte sur ces deux régions tout en préservant les personnels d’éventuelles sanctions. L’action économique a réussi par la mise en place de cette action collective. 

L’avantage de ces types d’actions est que nous pouvons à titre syndical mesurer leurs impacts, en informer les premiers intéressés et choisir de continuer ou non, si les risques de répression deviennent trop importants par rapport aux résultats. 

Bien entendu, nous savons que de nombreux forestiers désobéissent individuellement lors des opérations de martelage, en « retenant » le marteau qui signera l’arrêt de mort d’un arbre. Mais aujourd’hui, nous n’avons pas lancé syndicalement un appel clair à la désobéissance éthique. Sans doute la phase prochaine de notre action. 

Quoi qu’il en soit, le message « Quelle forêt pour nos enfants ? » que porte le Snupfen solidaires aura besoin du soutien des citoyens pour être repris ensuite par les politiques.

 


Article écrit par Philippe Berger.

Article paru dans le numéro 160 d’Alternatives non-violentes.