Un programme de formation à la non-violence active et d’éducation à la paix au Niger

Auteur

Zakari Nouhou, Lamoussa Djenguiri, Mathieu Bossou et Geneviève Spaak

Localisation

Niger

Année de publication

2009

Cet article est paru dans

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Ce programme de formation NVA sous la responsabilité de l'Eglise catholique du Niger mais aussi animé par des musulmans connaît un fort succès au vu des témoignages disponibles dans cet article. En effet, la culture nigérienne de patience face au conflit comporte le risque de se contenir jusqu'à un certain point de non retour où éclate la violence. C'est pourquoi les sessions ont notamment permis des déblocages dans les relations personnelles et professionnelles des participants, quelle que soit l’échelle socioprofessionnelle à laquelle ils appartiennent.

Une petite équipe est à l’œuvre pour promouvoir la « non-violence active » dans le milieu nigérien. Il lui arrive, parfois, d’être appelée à l’étranger, soit pour animer des sessions, soit pour faciliter la résolution d’un conflit (Bénin, Congo, Kenya). Mais son travail se fait essentiellement au Niger.


Si tu veux être artisan de paix et de justice, connais toi-même, par rapport à ta propre violence, et à tes propres compromissions avec l’injustice. 


De la naissance du programme de formation


Le programme de formation à la non-violence active et d’éducation à la paix (désigné ci-dessous par « programme NVA ») est né le 1er janvier 2001, dans une structure appelée BALD (Bureau d’animation et de liaison pour le développement), sous la responsabilité de l’Église catholique du Niger. En 2005, les deux structures, BALD et Caritas du Niger, ont été re-structurées pour former la Cadev-Niger. Cette structure a quelques particularités :

  • ses responsables sont tous des laïcs ;
  • elle est animée par des chrétiens et des musulmans (le Niger est le pays d’Afrique sub-saharienne le plus islamisé, à 98 %).

Le Niger est l’un des pays les plus vulnérables de la planète, l’insécurité alimentaire y est permanente, aussi la Cadev-Niger est à la fois :

  • une structure d’aide d’urgence ;
  • une structure de développement, avec un volet « accompagnement social » orienté vers les changements de comportement.

Des participants à une réunion interne ont défini le développement ainsi : « Le développement est un processus de changement, au niveau personnel, social, économique, politique, spirituel, etc. L’humain étant au centre de ce processus, c’est donc une révolution qui commence dans nos têtes. »

Cette définition nous oriente vers un développement qui dépasse très largement l’aspect purement économique, d’où la pertinence du programme NVA dans la Cadev-Niger.


Le contexte culturel


Notre programme d’éducation à la paix n’utilise pas la colombe comme logo. Pourquoi donc ? En Afrique, la colombe est une sorte de pigeon bon à cuire, ce qui n’a rien à voir avec un symbole de la paix. Par contre, si deux ennemis se réconcilient, ils boiront à la même calebasse pour sceller le pardon mutuel et s’engager ensemble dans une relation renouvelée, d’où ce logo du programme non-violence active.

Et qu’en est-il de la légendaire passivité du Nigérien ? Le plus petit accrochage entre deux personnes ou la plus grande injustice provoque chez l’entourage le conseil maintes fois répété à la victime : « Patience, patience, rien que la patience 1 . »

Ainsi, dans notre culture, on ne cherche pas tant à résoudre les conflits qu’à les étouffer, à les mettre sous la natte, et à faire taire les sentiments d’injustice. En outre, il est clair qu’un ancien ne peut avoir tort, le jeune le sait et fera retomber sa frustration sur un plus jeune que lui.

Dans une telle culture, la violence peut éclater à tout moment comme l’expression d’un ras-le-bol trop longtemps contenu. L’équipe d’animation du programme NVA ne porte jamais un avis sur une tradition quelle qu’elle soit, mais elle invite les participants à visiter leur tradition par rapport aux valeurs de la non-violence active (NVA). Chacun peut alors mesurer en quoi sa tradition s’approche ou non de la non-violence active, et quelles pourraient être les décisions à prendre individuellement ou collectivement pour remédier aux aspects passifs et/ou violents de sa culture.

Souvent, les découvertes, lors d’une formation, sont illustrées par des proverbes donnés soit par les participants, soit par les animateurs. Par exemple : « Les fruits de demain sont les plants d’aujourd’hui. »


Les activités de l’équipe du programme non-violence active


Notre équipe a trois grandes activités : l’animation de sessions de réflexion, la rédaction de matériel pédagogique, et l’accompagnement des groupes non-violence active et des personnes-relais.


L’animation des sessions de réflexion

Les participants se retrouvent en groupe de 20 à 25 personnes au maximum, et l’équipe NVA accueille tout groupe organisé, pourvu que les participants soient un peu alphabétisés, soit en langue locale soit en français.

Les participants viennent de toutes les couches socioprofessionnelles de la société : paysans, juristes, enseignants, mères de famille, commerçants, gardiens de prison, membres du clergé, agents de développement, et tous ceux et celles qui le désirent…

Avant d’entrer dans le vif du sujet de la session, les animateurs du programme :

  • proposent un jeu de construction du groupe qui choisit lui-même ses horaires ;
  • présentent les objectifs de la session et son contenu ;
  • introduisent les règles de travail.

Elles sont au nombre de quatre :

— pas de censure ;

— pas d’autocensure ;

— les questions idiotes n’existent pas ;

— faire l’effort de vérité.

Ces quatre règles sont l’objet de débats toujours intenses, et, au fur et à mesure du processus de formation, les participants disent des phrases comme :

« Au début, j’avais peur de ces règles, mais, maintenant, je vois qu’elles m’ont libéré. »

« Je découvre toute la force de ces règles et je commence à les mettre en pratique dans ma vie de tous les jours, en famille et dans mon travail. »

L’équipe NVA anime les sessions autour des thèmes comme : la violence, les conflits, la communication, le travail en équipe, la médiation, la paix et la justice (le conflit d’injustice), la peur et les valeurs. Parfois, elle est appelée à animer des sessions « à la carte » comme : vivre la non-violence active en période électorale, la corruption, la communication non verbale en situation pluriculturelle, etc.

Par rapport à chacun de ces thèmes, des activités, appelées connaissance de soi et connaissance sociale (tradition, culture, milieu de vie), sont proposées aux participants afin de permettre à chacun de se découvrir tel qu’il est et non tel qu’il aimerait être, et pour avoir des sentiments de bienveillance à l’égard d’autrui, sachant qu’en Afrique on ne peut jamais séparer l’Homme-individu de l’Homme-social. Pour cela, l’équipe NVA emploie des méthodes actives, variées et ludiques. Elle ne fait jamais d’exposés théoriques suivis de débats, sachant qu’un jeu est souvent plus éloquent que tous les discours.

Cette méthodologie a quelque chose de révolutionnaire par rapport aux habitudes locales. Les participants en expriment une grande satisfaction :

« Après une semaine de travail intense, je ne me sens pas fatigué. »

« On dirait qu’on se connaît depuis toujours et nous sommes devenus des frères. »

« Maintenant, j’ai des yeux tout autour de la tête et même à l’intérieur. »

« J’ai découvert ce qui est en moi et que je connaissais pas. »

Cela fait, le plus souvent, que les participants n’ont pas envie de se quitter au bout de la semaine de formation !

Un jour, un membre de notre équipe a été appelé à animer une session sur la non-violence active dans une communauté religieuse, au Congo. Voici une partie de la lettre écrite ensuite, par la supérieure pour le coordonnateur de la Cadev-Niger : « Aucune de nous n’avait participé à une session de ce genre. Toutes les Sœurs sont entrées dans le jeu, sans aucune difficulté avec la participation active, depuis la doyenne (86 ans) jusqu’à la plus jeune (22 ans). Nous étions constamment renvoyées à nous-mêmes. Chacune s’exprimait tantôt oralement tantôt par écrit. Tout cet apport, mis noir sur blanc par l’animatrice nous revenait chargé de sens. Tout cela a été vécu dans un climat de liberté, de transparence auquel personne ne s’attendait. Nous n’avons qu’un seul souhait, c’est que Geneviève revienne pour continuer le travail. De nouveau merci. »

Après chaque session, l’équipe NVA rédige un rapport illustré reprenant les paroles exactes des participants. Cela veut dire que tous les rapports d’un même sujet sont différents dans la mesure où tous les groupes sont différents.

Voici d’autres témoignages de changements après des sessions de non-violence active. Une participante a dit : « Les sessions non-violence active sont une vraie thérapie personnelle et sociale. »

Une maman qui a eu une histoire très difficile et violente a raconté la chose suivante : « Avant, on m’appelait “le volcan”. Mais j’ai changé de tout au tout. Mon attitude à l’égard de mes filles a changé aussi : je les écoute, je dialogue maintenant avec elles. L’atmosphère à la maison est devenue agréable ; tout le travail de maison se fait sans histoire et je trouve même le temps de jouer avec mes enfants : je n’ai jamais fait ça avant. Je suis très contente ! »

Pendant une panne d’électricité au cours d’une formation nocturne, un participant nous a révélé ceci : « Avec les sessions, j’ai découvert que j’étais un vrai tyran dans ma famille. J’ai décidé de changer et de parler avec mon épouse et mes grands enfants. Maintenant, je demande leur avis avant de prendre une décision et je m’aperçois qu’ils ont souvent raison ! » Son changement a été tel que les villageois l’ont choisi pour éteindre un conflit grave au sujet des cartes d’électeurs de sa zone.

« Je me suis aperçu, reconnaît un directeur d’école lors d’une autre session, que je ne sais que donner des ordres. Je voudrais changer, mais je ne sais pas comment faire. » Quelques mois plus tard, l’équipe non-violence active apprend que tous ses collègues enseignants ont demandé à suivre les sessions « tellement le directeur a changé » !

Ailleurs, une enseignante raconte : « Un jour, devant mon chef hiérarchique, j’ai refusé un document scolaire que je trouvais inadapté et surtout trop violent. J’ai tenu ferme devant les menaces du conseiller pédagogique de l’inspection de l’enseignement. » Et elle ajoute : « Ce qui a été le plus fort pour moi, c’est que je n’ai pas eu peur, moi qui suis si peureuse ! »

Des gardiens de la prison, ayant participé à des sessions, ont témoigné des changements de leur propre comportement à l’égard des détenus qu’ils considèrent maintenant comme des êtres humains à part entière. Cela a eu comme conséquence directe :

  • l’accès plus facile des visiteurs pour voir les leurs ;
  • l’abandon des sévices corporels ;
  • l’abandon des pratiques d’entraves et de fers sur les détenus ;
  • la naissance d’un climat de confiance entre la garde et les détenus ;
  • la remise de la gestion des revenus du jardin pénitentiaire aux détenus ;
  • la diminution des évasions.

Un responsable dans la société civile raconte : « Lors des réunions et de prises de décision, je suis devenu capable de parler en vérité, d’assumer les conflits et de découvrir le moyen de confronter les idées sans que ce soit un affrontement des personnes. Je me suis aperçu que ça marche ! »

Un participant venant de Parakou témoigne : « J’ai été appelé pour régler un conflit dans la grande famille royale à Ouidah (sud Bénin). » Après cette résolution, le roi de Ouidah s’est rendu à Parakou (400 kilomètres) pour remercier le médiateur.

Une fois, l’épouse d’un participant a invité l’équipe non-violence active à un repas de fête, ce qui n’est pas habituel dans une coutume qui n’a pas de tradition autour de la table et du repas. Les mets et les boissons servis étaient ceux que l’on réserve aux grands dignitaires locaux lors des fêtes. L’atmosphère était conviviale, gaie et bon enfant : rien n’était compassé.

À la fin de la soirée, la dame, d’un geste de bonheur, et silencieusement, a offert à l’équipe un vase avec des fleurs, comme pour dire : « Merci, merci, d’avoir changé mon mari. »

 

La réalisation de matériel pédagogique

Depuis environ trois ans, l’équipe non-violence active a commencé à réaliser du matériel pédagogique. Il s’agit de :

  • Le manuel méthodologique

Il se présente sous forme d’une batterie de livrets A5 illustrés, rédigés en français fondamental. Les deux premiers livrets décrivent les fondements et les 22 techniques pédagogiques d’animation. Les livrets suivants sont consacrés à la description des différentes sessions. Dans chacun des livrets, l’animateur trouve décrites toutes les activités à animer pour le thème donné. Ce manuel est au bénéfice de toute personne en cours d’alphabétisation ou déjà alphabétisée quelle que soit la langue.

  • Le matériel pédagogique destiné aux écoles et collèges

Des fiches de jeux, sans perdant ni gagnant, pour les classes du cours élémentaire, sont en cours de rédaction. Ces jeux ont quelques caractéristiques :

— ils doivent être faisables avec un grand groupe (les classes au Niger sont pléthoriques, avec en moyenne 70 élèves par classe) ;

— ils ne doivent demander aucun matériel introuvable en brousse ;

— ils doivent être décrits avec des mots simples et accompagnés par des dessins.

L’ensemble du document sera accompagné d’une « Réflexion sur l’éducation à la paix dans les écoles », déjà rédigée. L’équipe non-violence active souhaite poursuivre cette rédaction pour les aînés de l’école primaire et pour les élèves du secondaire.

  • Le matériel pédagogique en direction des personnes non alphabétisées

L’équipe NVA a commencé à rédiger et à expérimenter un document basé sur le théâtre pour animer les groupes de personnes non alphabétisées.

 

L’accompagnement des groupes non-violence active et des personnes-relais

Suite à l’animation de nos sessions, des groupes se sont créés dans les grandes villes. Ils font des réflexions sur des situations locales et pourront, à terme, devenir des groupes d’action non-violente. De plus certaines personnes ont pris des initiatives personnelles pour divulguer les valeurs de la non-violence active. Certains font des animations à leur manière, en utilisant leurs rapports ou le manuel méthodologique. D’autres, animateurs de radios rurales, font des émissions sur la non-violence active. Ces émissions ont un tel succès que les auditeurs se constituent souvent en groupes d’écoute afin d’en débattre après l’émission. Ainsi, dans un village, les différents groupes religieux, qui autrefois étaient en compétition, se retrouvent pour des travaux d’intérêt général.

Voici un témoignage reçu d’un participant à un groupe d’écoute du Bénin où le programme intervient également : « À Sèmèrè, dans la commune de Ouaké, les “hommes transformaient leurs épouses en tam-tam et les battaient constamment”. Avec les émissions, cette pratique a considérablement régressé pour le bonheur des femmes. Il en est de même à Ouaké où les femmes étaient maltraitées dans leur ménage, et où la parole ne leur était donnée nulle part. Aujourd’hui, nombreux sont les hommes qui non seulement ne frappent plus leurs épouses mais les aident et les assistent en cas d’empêchement ou de maladie. »

 

Les difficultés rencontrées par le programme non-violence active


La mobilité des participants représente une vraie difficulté. La formation humaine s’inscrit toujours dans le long terme et il est dangereux de sauter les étapes. Les 10 modules du cycle de formation ne peuvent se faire que si les participants sont stables. Or, c’est loin d’être la règle générale. C’est ainsi que plusieurs groupes sont constitués de membres fluctuants (fonctionnairesaffectés, agents de développement mutés, projets de développement en fin de phase, etc.). Cette situation fait perdre une partie de l’efficacité des actions entreprises. Quoi qu’il en soit, que les personnes aient bénéficié de peu ou de beaucoup de sessions, toutes expriment une grande satisfaction et disent avoir changé. Il est à noter aussi que certaines personnes ont, au départ, un besoin limité ; or dès qu’elles ont eu ce qu’elles recherchaient, elles ne se sentent pas dans l’obligation d’aller plus loin dans la découverte.

De très mauvaises habitudes ont été prises en Afrique, et cela engendre des difficultés. Par exemple, quand on parle de formation dans certains milieux professionnels, c’est une course dans les services, car formation veut dire « quelques sous supplémentaires pour la famille grâce aux “per-diem” et autres petits avantages ». Jusqu’à présent, l’équipe non-violence active a pu éviter cet écueil. Plus, elle a même animé une session avec des fonctionnaires sans aucun “per-diem” et les participants, tellement passionnés, ont fait des heures supplémentaires ! Cette intransigeance de l’équipe écarte certainement quelques personnes.

Des pressions ont parfois été faites sur l’équipe pour qu’elle accepte de payer des frais de déplacement aux membres des groupes NVA. Pour des raisons de principe et pour la pérennisation des groupes, l’équipe nonviolence active a toujours résisté à ces pressions.

Cependant, dans un pays où les habitants sont souvent dans une situation de survie, il est difficile pour le programme non-violence active de demander aux participants de prendre en charge leur formation. Ainsi, le programme est financièrement dépendant de l’extérieur et de la générosité de partenaires étrangers.

Actuellement, le programme non-violence active continue à rechercher des personnes ou des groupes qui seraient intéressés de s’engager dans un tel partenariat.


Conclusion


C’est dans la discrétion et le travail patient que l’équipe non-violence active agit, persuadée qu’il ne faut pas avoir d’abord souci des récoltes mais d’abord celui des semailles bien faites.

Cependant, ce travail commence à être connu grâce à la célébration de la journée mondiale de la nonviolence le 2 octobre de chaque année. Enfin, l’équipe a le projet de construire une petite exposition itinérante pour faire connaître la non-violence active à un plus large public.

 


En savoir plus, nous aider…

Ceux et celles qui veulent en savoir plus sur le programme de formation à la non-violence active et d’ éducation à la paix, et même nous aider, peuvent aisément nous contacter à :

Programme NVA s/c Cadev-Niger

BP. 11 580 - 8000 Niamey CTN - Niger

Téléphone depuis la France : (00 227) 20 75 50 62 et par tél. portable : (00 227) 94 26 49 28.

Courriel : nva_cadev@yahoo.fr

Un Rib bancaire peut être envoyé sur demande.


1) Ce qui se dit « kola suuru » en zarma, ou « say han kuri » en haussa, deux langues parlées au Niger.


Article écrit par Zakari Nouhou, Lamoussa Djenguiri, Mathieu Bossou et Geneviève Spaak.

Article paru dans le numéro 152 d’Alternatives non-violentes.