Ce numéro d’ANV ne prétend nullement rapporter et commenter la guerre d’Algérie. Il existe déjà de nombreux livres sur le sujet, et d’autres vont certainement encore voir le jour en 2012. Nous pouvons craindre toutefois que l’oubli de la mémoire portera encore sur les Français qui ont osé dire « non » à la guerre d’Algérie, en se déclarant insoumis, déserteurs ou objecteurs de conscience. Ils ont résisté et dit « non », chacun à leur façon, à la pacification, à la torture, aux répressions, aux camps d’internement, aux violations des droits de l’homme. Honneur à ces jeunes gens ! Ils ont préféré rester fidèles à leur conscience et à leurs valeurs au milieu de la fournaise. Oui, honneur à eux, qu’ils aient été mus par l’anarchisme, l’Évangile, l’antimilitarisme ou toute autre force. Ils ont écrit de fabuleuses pages de l’action non-violente, encore trop souvent ignorées des deux bords de la Méditerranée. Ils ont connu, au moment de la guerre d’Algérie, brimades et séjours implacables en prison, sans parler du désaveu fréquent de leurs proches.
Les mémoires demeurent encore ambivalentes, contradictoires, opposées, dès que l’on parle de la guerre d’Algérie. L’heure est cependant venue de passer d’une mémoire douloureuse à l’histoire accomplie, de la blessure à l’apaisement. Rejouer une guerre du passé n’a aucun sens. L’Algérie est et restera indépendante.
Mais qu’en est-il de la violence en Algérie depuis son indépendance ? Qu’a vécu ce si beau pays, avec une jeunesse si débordante de vitalité, depuis sa guerre d’indépendance ? Ce numéro d’ANV partage la thèse d’historiens, comme Benjamin Stora et Gilbert Grandguillaum, pour qui, depuis 1962, rarement une société aura vécu si longtemps en dehors du droit. La violence de la guerre de libération s’est mue en oppression contre le peuple algérien, tout en servant quelques bénéficiaires qui se sont érigés en représentants politiques de la société, avec l’aide de l’armée. À force de vanter la violence des combattants durant la guerre de libération, ces responsables politiques ont perpétué une ‘culture de guerre’ qui a généré des automatismes redoutables dans la police, l’armée, chez les profiteurs de la manne pétrolière, dans une partie des jeunes générations qui n’a pas connu cette guerre. On ne peut pas impunément vanter que le principe de la lutte armée est central dans l’édification d’une nation et s’étonner ensuite de sa reprise dans la réalité sociale et politique. Pour sortir de la violence, il n’existe que le choix de la non-violence, pour la justice contre la corruption, pour la paix contre la privation des libertés fondamentales. À force de faire croire que seule la violence permet d’obtenir l’objet d’une revendication, l’Algérie a connu le drame d’une guerre civile dans les années 1990 avec l’AIS (Armée islamique du salut) et le GIA (Groupe armé islamique).
Un travail de mémoire reste à promouvoir pour que la France et l’Algérie se réconcilient véritablement. En France, il n’est toujours pas bien vu de rappeler les exactions et les violences de la colonisation, puis durant la guerre d’Algérie ; les archives officielles s’ouvrent cependant, alors qu’elles restent encore fermées en Algérie. Aucun tableau n’est ni tout blanc ni tout noir. Ce n’est qu’en reconnaissant chacune leurs propre violences que la France et l’Algérie sauront construire un avenir fondé sur le respect mutuel, sans oublier toutefois que c’est la France qui a colonisé et qui fut la première à user de violence.
François VAILLANT
La guerre d’Algérie en chiffres
En 1954, on compte : 10 millions d’habitants en Algérie dont 1 million d’Européens, avec 900.000 de « Français de souche nord-africaine ».
Sept années et demi de guerre, c’est : 90.000 combattants armés au sein de l’Armée de libération nationale (ALN) - 1,4 million appelés français du contingent en Algérie entre 1954 et 1962.
C’est aussi : 25.000 militaires français tués - 300.000 victimes algériennes selon les estimations françaises, 1,5 million selon l’État algérien – 10.000 morts dans les affrontements MNA et FLN (en France et en Algérie) – 2 millions d’Algériens déplacés dans des villages et des camps d’internement.
C’est encore : 20.000 civils européens et algériens tués et 21.000 blessés lors des attentats en Algérie – Plus de 2.000 personnes tuées et plus de 5.000 blessés par l’OAS – Plusieurs dizaine de milliers de Harkis tués après le 19 mars 1962 – 1 million de rapatriés à partir de l’été 1962, dont 60.000 Harkis.
Mais c’est heureusement : 10.831 insoumis français, 420 objecteurs de conscience au service militaire, 986 déserteurs.
(Source principale: Algérie 1954-1962. Lettres, carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre, de Benjamin Stora et Tramor Quemeneur, Éd. Les arênes, 2010, pp. 114-115)