Pour la production et la consommation locales

Auteur

Sibylle Allemand

Année de publication

2016

Cet article est paru dans

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Sibylle ALLEMAND, chercheuse en mieux travailler ensemble ; formatrice en gestion positive des conflits.

 

À l’heure où 80% de la consommation corse sont importés du continent et d’ailleurs. À l’heure où les terres arables sont d’une extrême difficulté à mobiliser pour une utilisation et production agricole, spéculation foncière et attentisme obligent. À l’heure où les vergers et jardins abandonnés sont légions, quelles sont les actions modestes et réalistes qu’un petit groupe motivé peut entreprendre ? Telle est la question sous-jacente à la création, en 2011, d'Una Lenza da Annacqua, association balanine d’agroécologie. Un exemple à suivre et à encourager ailleurs en Corse.

 

Pour acheter en direct, plusieurs solutions existent.

- S’abonner à une AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne). Il y en a très peu en Corse et plus aucune en Balagne.

- Acheter en direct aux maraîchers : de nombreux maraîchers proposent des paniers hebdomadaires, sans abonnement, avec un système de SMS pour les commandes et les infos pratiques (légumes, prix, date et lieu de livraison). C’est plus souple pour le client bien qu’il n'ait aucune garantie d’avoir toute la variété qu’il souhaite. L’association Alda a compté jusqu’à huit maraîchers adhérents entre 2011 et 2016 - dont quatre avec de la vente directe en paniers -, tous se sont installés entre 2012 et aujourd’hui en Balagne.

- Acheter sur les marchés : sur la très grande majorité des marchés, la revente côtoie la production locale, et, par conséquent, il est difficile d’être sûr de l’origine de ses achats. À moins de se rendre à Lumio, sur le marché de producteurs. 
 

Pour vraiment développer l’économie locale.

   En 2011, ouvrir le marché de producteurs à Lumio, le premier en Balagne, fut un premier pas décisif, pour promouvoir la consommation locale et en circuit court, c'est-à-dire sans intermédiaire entre le producteur et le consommateur. À ce moment-là, la seule AMAP qui livrait ses paniers hebdomadaires dans la micro-région le faisait le jour du marché, ce qui permettait à ses clients de compléter leurs achats auprès des autres producteurs. Ce mode de fonctionnement était harmonieux.

 

   Acheter dans un magasin collectif de producteurs ou un drive de producteurs : l’envie de créer un magasin de producteurs était très forte. Pour ce faire, l’association Alda a bénéficié d’un accompagnement financé par « Corse Active » pour l’étude de marché et le montage du projet. Sur le continent, aux AMAP succèdent désormais parfois des drive de producteurs. Ce sont des plateformes de commandes en ligne, multi-producteurs, avec livraison un jour fixe de la semaine. Avantages pour le client : liberté de choix, liberté dans la fréquence d’achat (pas d’abonnement), garantie de circuit court. La structure qui porte le drive est mandataire des ventes. Il n’y a pas d’achat-revente, juste une commission sur ce qui est vendu, à l'image d'un dépôt-vente. 

 

   Il s’agit d’une action collective qui présente des avantages pour l’association : un drive de producteurs permet de lancer une plateforme de vente collective, avec des actions collectives (permanences au local de tri, dégustations et animations pour pérenniser les contacts clients), tout en ayant une logistique plus simple et moins chronophage que celle d'un magasin, et qui permet de rôder les fonctionnements collectifs : la livraison a lieu un seul jour par semaine. La mobilisation des producteurs est donc requise uniquement ce jour-là, pour la préparation des commandes et la livraison au local de tri. C'est là que les marchandises sont regroupées et les paniers des clients constitués. Le drive requiert un salarié environ trois jours par semaine, avec pour toute logistique l’utilisation d’un site Internet pour préparer les commandes et annoncer leur livraison. Le modèle économique, déjà validé sur le continent, est celui d’un emploi autofinancé par les commissions prélevées sur les ventes.

 

Drive + Tragulinu (marchand ambulant corse) = Drivulinu, premier drive de producteurs en Corse.

   Financé à 60% par le Pays de Balagne grâce à des financements européens, le site Internet Drivulinu devient opérationnel fin décembre 2015. Aujourd’hui, en été 2016, le Drivulinu compte 22 producteurs adhérents et environ 200 références de produits. L’inauguration officielle a conforté le côté innovant, et l’intérêt de ce mode de consommation pour un habitat éparpillé et les diverses productions du territoire de Balagne. Le site drivulinu.com se révèle une belle opportunité pour les producteurs, rares à avoir une vitrine Internet. Ils bénéficient ainsi d'une réelle mise en valeur des fruits de leur labeur.


   Pour la mise en place du Drivulinu et son fonctionnement, l’association a pu compter sur une aide de l’ODARC (Office du développement agricole et rural de la Corse) avec une convention dont le montant dégressif s’étale sur quatre ans, de 2015 à 2018.

 

À choix de consommation, choix d’un réseau de distribution : un engagement réciproque entre producteur et consommateur.

   L’engagement est réciproque entre le producteur et le consommateur. Choisir la vente directe, via Drivulinu, engage le consommateur qui soutient alors la production locale et donc l’économie locale. La création de Drivulinu a permis de créer un emploi à l’année. Aujourd'hui, l’objectif est de pérenniser cet emploi.


   C’est aussi un engagement pour la qualité de produits sains, garantis sans aucun adjuvant chimique et/ou avec des critères de qualité définis (bio, AOP, casgiu casanu pour le fromage, etc..). Pour le producteur adhérent, le Drivulinu est l’engagement de promouvoir la valeur et la garantie du circuit court, c’est aussi maintenir un tissu associatif et économique qui privilégie la qualité, la proximité, la transparence des marges et du prix juste.

 

Concurrence ?

 

   Pour autant la concurrence est rude. Mais peut-on réellement parler de concurrence ? Peut-on placer sur le même plan les grandes surfaces1, traditionnelles ou biologiques et la vente directe ?

 

   Il est possible que le consommateur oublie les engagements éthiques et militants en filigrane du circuit court de laen vente directe.
Il est possible que les producteurs eux-mêmes ne réalisent pas combien leur choix de réseau de distribution pérennise la filière locale ou, a contrario, valorise un réseau qui vit à 90% de matières importées. La force duu Drivulinu repose sur le faire ensemble : consommateurs et producteurs sont partenaires du mêmee ce projet.

 

Associer producteurs et consommateurs. :

 

   La particularité du Drivulinu est d’être portée par l’association Una Lenza Da Annacqua, laquelle crée du lien entre producteurs et consommateurs, persuadée que les besoins des uns et des autres peut s’harmoniser dans la co-construction d’un projet commun.

 

   L’association Una Lenza da Annacqua est constituée de quatre collèges : producteurs, artisans et transformateurs, consommateurs, membres fondateurs. Tous sont représentés par une ou deux personnes au Cconseil d’administration qui se réunit une fois par mois. L’objectif est de recueillir tant les avis et besoins des consommateurs que les contraintes et possibilités des producteurs pour co-construire le fonctionnement du Drivulinu et des autres actions de l’association, tout en prenant et prendre les décisions collégialement.

 

   L’association Una Lenza da Annacqua a été fondée avec une volonté de fonctionner autour d’un consensus et en communication non-violente. Comme membre fondatrice formée à la régulation non-violente des conflits, j’aia initié les bénévoles de l’association à cette pratique. En 2015, les stages ont été financés par le FDVA (, Fonds de Développement de la Vie Associative). A l’automne 2016, une nouvelle session de formation est à nouveausera proposée aux bénévoles.

 

Des valeurs de solidarité, de proximité, de lien social : forza Drivulinu.com !

   Le Drivulinu est une initiative innovante, qui, nous l’espérons, prendra son envol et atteindra sa vitesse de croisière dans les mois qui viennent. C’est une initiative pleinement ancrée dans l’Économie Sociale et Solidaire.

 

   Tous les acteurs sont impliqués, qu’ils en soient conscients ou non, autour de valeurs fortes, porteuses de sens ici comme ailleurs : proximité, maintien d’un lien social indispensable, soutien à une production et consommation locales de produits de qualité, piliers d’une souveraineté alimentaire.

 

   Devenir, chaque jour, un peu plus conscients de nos choix, et consomm’acteurs responsables et engagés, voilà le défi que nous relevons ensemble. : Avec le Drivulinu, consommer local et éthique, c’est possible !

Alors, à nos clics et forza www.drivulinu.com !

 

1 Un emploi créé pour le fonctionnement d’une grande surface en détruit quatre autres localement (Source OCDE).


Article écrit par Sibylle Allemand.

Article paru dans le numéro HS 1 d’Alternatives non-violentes.