Edmond Simeoni (1934-2018). D'un commando armé au combat non-violent

Auteur

Année de publication

2019

Cet article est paru dans

191.jpg

Edmond Simeoni est décédé le 14 décembre 2018 à Ajaccio. L’Europe a perdu une personnalité morale et politique hors du commun, un lutteur acharné pour la démocratie. Le 24 novembre, alors qu’il recevait le prix Coppieters, il déclarait à propos de la
Corse : « Notre nationalisme n’est pas enfermement, notre politique n’est pas xénophobe […]. Notre lutte est absolument démocratique et la non-violence est une arme absolue, mais elle n’est pas encore assez usitée. »


Chef d’un commando armé
En 1965, le jeune Edmond s’installe à Bastia comme gastro-entérologue. La cause nationaliste lui tient à cœur. En août 1975, il signe le premier acte spectaculaire de la mouvance nationaliste corse. Près d’Aléria, une entreprise viticole commercialise un vin frelaté d’origine non corse, qui menace de ruiner des centaines de petits viticulteurs, et ceci avec l’appui de banques françaises ! Un commando nationaliste de douze hommes armés de fusils de chasse se forme pour occuper la cave viticole et ainsi protester contre cette escroquerie. Edmond est choisi pour être leur chef. Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur sous la présidencede Giscard d’Estaing, gonfle l’événement, il envoie 1 200 gendarmes, des véhicules blindés légers et même un hélicoptère de combat ! Quand l’assaut est donné deux jours plus tard, deux gendarmes vont mourir. Edmond décide alors de se livrer, pendant que les assiégés rusent et s’enfuient à bord d’un camion. Edmond Simeoni sera jugé et condamné à cinq ans de réclusion dont deux avec sursis. En 1976, peu après« l’affaire d’Aléria », est créé le Front de libération nationale corse (FLNC).


Dans le cœur des Corses
Les années qui suivirent connurent attentat sur attentat, avec comme cible tout ce qui représente l’État français et des villas appartenant à des continentaux (plasticages commis en l’absence de leurs habitants). Le FLNC se divise entre autonomistes et indépendantistes. Écœuré, Edmond signe en 1987 une autocritique : « J’ai eu tort d’utiliser la violence ». Il regrette de l’avoir initiée en Corse, même si pour lui, c’était avec une intention défensive. Considéré comme un lâche par certaines branches du FLNC, Edmond entre pourtant dans le cœur de nombreux Corses, lui qui « n’a pas peur d’être vrai et honnête ». Edmond a rencontré cinq fois le président Mitterrand, toujours pour des prunes. Pour lui, le grand mal français est le jacobinisme, cette manie de l’État de vouloir toujours statuer depuis Paris pour tout, ce qui continue aujourd’hui avec le président Macron.
Edmond a été élu à plusieurs postes en Corse, il a sillonné l’Europe pour faire connaître la question corse. Mais lui et ses amis nationalistes ont toujours eu du mal à se faire entendre des médias continentaux. Ils ne demandent pas l’indépendance qu’ils jugent invivable, mais un statut d’autonomie interne au sein de la République française. « C’est simple, expliquait Edmond de sa voix chaleureuse, en dehors des pouvoirs régaliens (Affaires étrangères, Justice, Intérieur…) qui sont de la seule responsabilité de la France, toutes les autres compétences doivent revenir à la Corse. Ce genre de statut existe déjà pour des îles de Méditerranée : Sardaigne, Sicile, Îles Baléares ».
Tout de la question corse passionnait Edmond, toujours en train de lire, d’écouter, d’écrire ; il naviguait sur les réseaux sociaux comme un jeune de vingt ans. Le dernier de ses quatre ouvrages est Lettre aux femmes corses (Éd. DCL, 2008). Il a aussi rédigé de longs articles dans ANV. Nous l’avions rencontré plusieurs fois, notamment lors des Università di a Nò-viulenza organisées par l’AFCUmani sous la houlette de Jean-François Bernardini.


Sans armes ni violences
Humble de tempérament, Edmond a explosé de joie quand son fils, Gilles Simeoni, a été élu maire de Bastia en 2014 sur la liste des nationalistes. Gilles est devenu président de l’Assemblée de Corse et incarne le renouveau nationaliste, sans cagoules, ni armes ni violences. La passion grandissante d’Edmond pour la non-violence le guidait pour construire une Corse plus démocratique, pour agir efficacement sur les rapports de forces dans une recherche de dialogue équitable, de justice et
de paix, loin des clans qui rongèrent la vie politique en Corse. Edmond a souhaité publiquement la création d’un groupe du MAN en Corse, mais à ce jour, aucun membre fondateur ne s’est encore manifesté. Il y aurait tant à faire dans cette belle arène politique qui construit aujourd’hui l’avenir de l’île.
Cet européen convaincu nous manque.

François Vaillant, directeur de la publication Alternatives non-violentes


Article écrit par .

Article paru dans le numéro 191 d’Alternatives non-violentes.