Auteur

Patrick Viveret

Année de publication

2016

Cet article est paru dans

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Nous devons, je pense, avoir, s’agissant de la laïcité une double approche : celle de l’ouverture par rapport à son interprétation sectaire ; celle de l’exigence par rapport à son interprétation laxiste. La première isole la France et renforce au contraire les fondamentalismes identitaires religieux qui peuvent utiliser ce sectarisme comme argument afin de prôner des approches communautaristes. La seconde offre aux religions un monopole sur les questions spirituelles et les empêche de travailler sur leur part d’ombre.


La laïcité, pour une interpellation éthique et spirituelle des grands faits religieux.

Revenons sur le premier risque, celui d’une vision sectaire de la laïcité. Un exemple récent en montre la contre-productivité : les images de policiers sur les plages françaises obligeant une femme musulmane à ôter son burkini ont fait le tour du monde et elles ne sont pas à l’honneur de notre pays. Elles ont donné beaucoup plus l’image du sectarisme que de la défense des droits de la femme, surtout quand ses principaux défenseurs, tels l’ancien président Sarkozy, ne passent pas particulièrement pour des défenseurs intransigeants des droits de la femme. Pour eux, c’est plutôt une manière détournée de faire passer l’image d’une France aux racines chrétiennes qui doit se défendre contre le monde musulman. Leur appel à la défense de la laïcité relève plus de l’instrumentation que de la conviction.

En outre, face aux grands défis qui sont ceux auxquels est confrontée notre humanité, il est précieux d’écouter les traditions de sagesse et de spiritualité. Mais il nous faut en même temps être lucide sur l’ambivalence du fait religieux, surtout s’il se prétend révélé. Dans leur part lumineuse, les religions, au même titre que les traditions de sagesse athées ou agnostiques, remplissent une fonction fondamentale dans les sociétés humaines : celle d’ouvrir, depuis l’apparition des tombes, il y a plus de cent mille ans, un espace de sens sur la question de la mort, sur celle du sens de la vie et de l’histoire et de la destinée de l’homme dans l’Univers. Mais nous connaissons aussi la part d’ombre du fait religieux : la guerre d’abord d’autant plus absolue qu’elle se mène au nom de Dieu. On se souvient du cri de Simon de Monfort : Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens !… qui ressemble à s’y méprendre à celui des djihadistes d’aujourd’hui lorsqu’ils n’épargnent dans leurs attentats ni femmes, ni enfants. L’inquisition sectaire ensuite qui conduit à un totalitarisme des consciences. Le christianisme s’en était fait une spécialité historique. Le salafisme, le wahhabisme et pas seulement le djihadisme, mais aussi le fondamentalisme juif ou hindou, en constituent des formes contemporaines qu’il nous faut aussi combattre. Et puis, plus subtilement, on retrouve dans cette part d’ombre non pas la puissance de l’Amour et l’Espérance d’un au-delà possible de la mort, mais un triptyque dangereux : celui de la peur des dieux ou de Dieu, de la soumission qui répond à cette peur et du sacrifice présenté comme la voie nécessaire de cette soumission : sacrifices humains, sacrifices animaux, mais aussi sacrifice de la sexualité conduisant à des comportements dangereux si la frustration l’emporte sur la sublimation comme on le voit avec la question de la pédophilie dans l’Église catholique.

C’est pourquoi la laïcité constitue au fond une opportunité pour permettre ce que j’ai proposé d’appeler une interpellation éthique et spirituelle des grands faits religieux. Tant de crimes, de guerres, de dominations ont été faites au nom de Dieu que l’on ne peut, du fait d’une vision sectaire, et en fait matérialiste, de la laïcité, faire en quelque sorte cadeau d’une sorte de monopole des enjeux spirituels aux religions. De même que Clémenceau disait que la guerre est une chose trop
sérieuse pour la laisser aux militaires (et l’on peut dire aussi la même chose pour la politique aux politiciens et la finance aux marchés financiers !) de même les enjeux spirituels, les questions du sens sont trop importants pour les laisser aux seuls clergés.


L’ouverture pour plus d'exigence.

Une laïcité qui ouvre l’espace public aux grandes questions du sens s’avère en fait, dans le même temps, beaucoup plus exigeante. Elle n’accepte pas le Yalta implicite qui borne le politique à un projet de pure croissance matérialiste et renvoie les questions du sens au seul espace privé et au religieux. Elle permet au contraire, du fait même de son pluralisme d’interpeller les religions sur les questions de la liberté de conscience, du dialogue interconvictionnel, mais aussi de la violence, de la soumission et de l’insoumission, de l’écologie, de la place des femmes, comme le propose par exemple Abdennour Bidar dans sa lettre ouverte concernant l’islam, initiative qui devrait être conduite dans toutes les autres grandes religions afin de les épurer de leur part sexiste et dominatrice aux antipodes du message d’amour et de miséricorde qu’elles sont censées annoncer.

Le « sommet des consciences » réuni à Paris lors de la préparation de la Cop 21, grâce notamment au travail de longue haleine de Nicolas Hulot, a été un bon exemple de ce double mouvement : Toutes les traditions de sagesse et de spiritualité étaient invitées, y compris les traditions athées et agnostiques. On ne considérait pas qu’elles n’avaient rien à dire dans un espace public et sur un enjeu public mondial. D’ailleurs le retentissement de l’encyclique du pape François sur les enjeux écologiques a été unanimement salué et a incité d’autres religions, en particulier l’islam, à adopter une attitude comparable. Aucune voix ne s’est alors élevée pour considérer qu’il s’agissait là d’un manquement de ces traditions à la laïcité. La condition d’ouverture était donc respectée. Mais le fait même que toutes soient invitées à s’exprimer les obligeait à abandonner une posture d’absolutisation de leurs propres croyances. Toute guerre de religion est de fait interdite dès lors que s’ouvre un espace public ouvert aux questions spirituelles. Non seulement chaque tradition doit accepter l’existence des autres et cesser de les diaboliser, mais chacune d’entre elle est obligée, comme ce fut le cas pour le christianisme, et plus particulièrement le catholicisme en France, de conduire un travail intérieur exigeant pour repérer son apport spirituel essentiel et le distinguer de positions de dominance sociale, éducative ou carrément politique qui l’avaient corrompu antérieurement lorsqu’il était religion d’État. L’ouverture contient ainsi en elle-même sa propre exigence et ne peut accepter, au nom d’une interprétation laxiste du respect inconditionnel des religions, ce qui, chez elles relève non de la sagesse et de la spiritualité, mais d’une posture de dominance et d’exclusion en particulier par rapport au droit des femmes.


 


Article écrit par Patrick Viveret.

Article paru dans le numéro 181 d’Alternatives non-violentes.