Auteur

Sania GINZBURG

Localisation

France métropolitaine

Année de publication

2016

Cet article est paru dans

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1 – Introduction : « Parler fait exister »

Tout s'apprend : le vélo, la flute, la natation, la course, la lutte, la chute ou la méditation, comment jouer en bourse, même la respiration. Alors vous pensez bien, la communication ... Ça s'apprend, de parler (pas juste de dire, soupirer ou crier) sans rager, sans rugir, sans bêtement se fatiguer, sans même hausser le ton, pour dire ce qui nous tue sans demander pardon.

L'intérêt : le message. Qu'il passe limpide comme l'eau, sans causer de dommages, de maux collatéraux, qu'on avance en égaux, même quand notre égo tremble. Con-vaincre, c'est pas soumettre, c'est triompher ensemble.

Mais, bien sûr, tout ça, ça prend un peu de temps. La bonne nouvelle, là-dedans, c'est qu'au moins, ça s'apprend. Savoir en savoir plus pour juger un peu moins, se servir des trompe-l’œil comme d'autant de tremplins pour comprendre qu'un humain, c'est rien d'autre, finalement, qu'un enchainement de filins, qu'un déchainement d'élans qui méritent d'être captés, comptés et racontés. Écouter fait comprendre. Parler fait exister …

2 – Communication : « La causette et la cause »

(Toute petite précision avant d'en venir au fait : je ne prétends pas détenir le parler parfait. J'évoque tant bien que mal une autre manière de faire, non-violente, sûrement, mais au-delà de ça, sincère.)

Quitte à parler parlotte, prenons des précautions. Soyons d'abord d'accord de quoi qu'il est question. Dans communication, pour être compréhensible, prenons trois dimensions. Pour faire simple, trois cibles.

La première, bien sûr, n'est nulle autre que soi. Trop souvent, on se censure, on ne s’écoute même pas. On laisse d’autres nous dire en quoi croire ou pas, et après on s'étonne d'être plus fou à chaque fois. Mais il arrive, parfois, que cesse cette dissonance. Quand ce qu'on fait et ce qu'on pense rentrent en correspondance, quand la tête et le cœur pansent ensemble leurs blessures. C'est sûr, ça prend du temps, à chacun son allure et à chacun son pas, tant qu'on rentre dans la danse. L'art de tisser un lien, c'est en soi qu'il commence.

La deuxième cible (surprise !) n'est nulle autre que l'Ôtre, ce grand Ô sur-complexe qui prétend être un être. C'est vrai que c'est tentant de l'envoyer se faire paître, mais l'Ôtre n'est pas l'enfer que d'aucuns font paraitre. Certes, l'Ôtre, par défaut, n'a pas nos qualités. Les problèmes, il les crée, mais alors, pour aider, il ne laisse souvent qu'un silence qui résonne. Dire que nos vies ne tiennent qu'à quelques bonnes personnes ! C'est que ces Ôtres, ces farceurs, ont l'atout invincible : sans eux, pour ainsi dire, la vie est impossible.

Comment trouver les bons ? Simplement, en cherchant, échangeant, partageant, en écoutant les gens. C'est sûr, ça prend du temps pour qu'ils vident leur puits, mais l'art de faire des ponts, c'est ensemble qu'il se construit.

La troisième cible possible, après l'Ôtre et soi-même, certains l'appellent le monde, Babylone, le système. Cette mère trop protectrice, cette matrice qui oppresse, cette déesse lourde et sourde à nos cris de détresse, et ses adorateurs, ses fiers représentants. L'univers d'un hiver face aux rêves d'un printemps. Heureusement, il y en a, de ceux qui parlent au monde, qui tentent de le changer, ne serait-ce qu'une seconde, pour le rendre moins pesant, plus sain, plus vivifiant, qui savent qu'être guérisseur demande d'être ... patient.

C’est ce qu’enseigne, entre les lignes, la communication : qu’elle est faite de patience autant que de passion.

3 - Non-violence : « Le courage de la bonté »

Pour beaucoup, non-violence signifie lâcheté, mièvrerie ou tiédeur, inefficacité. Ils en rient ou en pleurent, mais en réalité, c'est qu'ils n'ont pas saisi l'impact de la bonté. Ils oublient qu'une caresse, qu'un sourire, ça répare, que tout ce qui nous sépare c'est notre heure de départ mais que ça mis à part, on ne fait tous que passer. À quoi bon perdre son temps en débiles billevesées ?

Est-ce pour rester ados qu’on a été conçus, à nous faire la gueule et nous foutre dessus ? Ou pour devenir adulte, sans que le môme soit blessé ? Apprendre que seuls les forts peuvent plier sans casser, seuls les forts peuvent faire taire ce qui les ronge d'obscur. Sans déposer les âmes, dépasser les armures qu'on essaye tour à tour, tous autant que nous sommes, notre vieille Loi du Plus Fort, ce talion qui assomme.

Allez dire de cet homme sur cette place Tiananmen, seul face à cinquante tanks, qu'il n'est qu'un phénomène, un mirage, une hallu, le x du théorème. Vous vous voilez la face, vous vous flouez vous-même.

Il n'a planté personne, il s'est juste planté là, face à la gueule du loup, sans fard ni tralala. Le pilote a tilté, le tank a tressauté et puis sa cuirasse s'est tankillement écartée.

Est-ce la marque d'un faible que de faire fuir les forts ? Qu'on ne vienne pas me dire, encore et encore, qu'il n'y a guère que la guerre qui puisse être efficace. C'est scientifiquement faux et je vous le prouve sur place.

4 – Thèse : « Des chiffres et des êtres »

Une étude très futée fort récemment fut faite par une tête chercheuse, Erica Chenoweth (1). Elle couvre un siècle de luttes d'âmes contre des systèmes, et dieu sait qu’il est riche en exemples, ce 20e. Chaque mouvement dans le monde fort de plus de mille voix est passé par le crible de son regard adroit, scrutant ses résultats, sondant les différences entre la lutte armée et la non-violence. Dans ces séquences de chiffres, quelques-unes font sens. Je voudrais les porter à votre connaissance.

D’un, malgré ce qu'on pense, un mouvement non-violent a deux fois plus de chance de s'en sortir gagnant qu'un mouvement si armé et motivé qu'il soit. Attention, je ne dis pas qu'il est gagnant chaque fois ! Le pouvoir reste ce qu'il est, c’est rare de le surprendre. Donc, deux fois plus de chance, c'est toujours bon à prendre.

De deux, la masse critique pliant les fondations n'est que de 4% de la population.

De trois, il faut un tiers des féroces forces de mordre pour pouvoir tordre le cou aux petits donneurs d'ordre, aux p'tits Lords Fontleroy à l'autre bout de la corde. Il faut un tiers des loups pour contrôler une horde. Le pouvoir tient debout sur son vieux bouclier uniquement parce que d'autres se vautrent à ses pieds. Ôtons-lui cette bouée de survie, de sauvetage, et là, on verra bien comment le nain surnage.

Et de quatre, pour finir, tentons d'être constructifs. L'utopie c'est gentil mais pas très productif alors voyons plutôt ce que vaut la manière ferme, ce qu'elle rapporte comme taux au-delà du court terme. Il se trouve que les chiffres sont assez éloquents : une révolte violente crée un pouvoir violent. La résistance civile, quant à elle, réussit à faire naitre toujours plus de démocratie. Parce qu'elle parle de parler, de s'écouter, d'aider, enfin d'aimer les gens cachés par les idées.

Ce que prouve Chenoweth, révolutionnaire elle-même, c'est que la non-violence peut changer un système bien plus efficacement que des tonnes d'armements, bien plus profondément et bien plus calmement.

5 – Antithèse : « When doves cry »

Ceci dit, pour rester dans l'impartialité, il y a deux petites questions que je souhaiterais aborder :

• Que dire des réussites des rebellions armées ?

• Et quand la non-violence se loupe-t-elle en beauté ?

Nous avons, heureusement, des rapports à ras-bord pour pouvoir, plus ou moins, tous nous mettre d'accord. Voyons voir tout d'abord ces cas et circonstances où la violence triomphe sur les hautes instances. J'apporterai les exemples que dicte mon expérience. Après, libre à chacun d'émettre ses propres nuances. De ce que j'en saisis de par mes origines, je peux parler de Russie, voire, limite, de la Chine ...

Est-ce que ça vaut le coup de vouloir faire un homme tout nouveau, tout beau, propre jusqu'à l'atome, pour rejoindre finalement, tout peiné et penaud, la queue entre les jambes, tout le reste du troupeau ? "Porcs de capitalistes !" qu'ils couinaient, leurs gros pontes. Pendant que leurs comptes gonflaient, Marx valsait dans sa tombe.

Un changement de mafias, c'est tout ce qu'il s'est passé, toutes aussi corrompues que l'ancienne remplacée, avec la même police par les gradés en place. Juste une autre expérience de contrôle des masses. Parler de réussite, dans ce cas, je rechigne. Peut-être qu'en d'autres sites, on a de meilleurs signes ?

Cuba ? OK, d'accord. J'entends Corée du Nord. J'ai Iran à bâbord, et Syrie à tribord. Très belles destinations, n'arrêtez pas, j'adore. Des lieux où fait bon vivre, vous en avez encore ? La seule chose, si j'ose, mon unique demande, ce serait qu'on me propose, sans aucune propagande, un seul pays gagné grâce au sang des hommes qui les respecte encore ses foutus droits, à l'homme. Un de ces pays qui se dit démocratique et n'a pas pour autant de prisonniers politiques.

On me souffle l’Algérie. OAS/FLN : au moins 300.000 morts, sans dire ce que ça entraine comme centaines de remords, comme relents de haine. J'ai le droit de demander si ça valait la peine ? Si le résultat final, l'un dans l'autre, justifie que tant de gens très bien y aient laissé leur vie ? J'ai le droit de demander, sans manquer de respect à la mémoire vivante de ceux qui sont tombés, s'ils n'ont pas juste été, tout simplement, bernés par des égos malades en manque de sécurité qui leur ont extorqué tout ce qu'ils pouvaient donner puis les ont oubliés dans la même journée ?

Certains diront : "Tonton, tu vas un peu trop loin. Prends plutôt les exemples que tu as sous la main. Parle des États-Unis, nom de dieu ! De la France ! Avoue que, quelque part, on a quand même de la chance."

Quelque part. Pas partout. Je ne crache pas dans la soupe. On se retrouve pas au trou à la moindre entourloupe. On a le droit de penser, presque de dire ce qu'on pense. Même que, ceux qui travaillent, on leur paye des vacances.C'est vrai que c'est une chance, tout du moins pour certains, sauf qu'il reste 9 millions de français dans le besoin. 9 millions ! C'est pas rien, un pan de pays entier, laissé sur le bas-côté à l’ombre des beaux quartiers.

De ce bas-côté-là, rien n'a vraiment changé. Cent projets de société, toujours autant de rejets. Eux, on leur demande pas si ça a réussi, pour eux c'est des mots crasseux, notre démocratie. Est-ce de ça dont rêvaient toutes nos révolutions ? Que les rois changent de nom mais que les pions restent des pions ?

Je ne peux que conseiller les travaux d'Etienne Chouard (2). Sa démarche se démarque pour comprendre le pouvoir, et pour voir ce système qu'on dit démocratique muer, devenant son jumeau diabolique, donnant l'image du choix, l'illusion, le mirage. Comme une forme sans fond, comme un cheese sans fromage.

Franchement, qu'est-ce qu'il nous reste, politiquement, comme choix ? Choisir sa maladie, soit peste soit choléra ? Combien on t'achètera ? À quelle sauce on te mangera ? Quitte à finir au lit, au moins choisir les draps ? Au-delà de nos regrets, il reste quoi de concret qui pourrait prendre le pas sur leurs gros intérêts ?

Car comment espérer, vu le coût d'une campagne, qu'ils ne lorgnent pas vers ceux qui en ont dans les pognes ? Et ils ne mordront jamais la main qui les caresse, qui leur tend le champagne. Quant à nous, ils s'en cognent. Mais toi, si tu les croise, vérifie bien, discret, si tu as autant de doigts avant et après...

N'oublie pas qu'en laissant ta voix à des élus d’une élite satellite, tu ne la reverras plus. Tant que l'argent restera le nerf de bœuf de la guerre, tout ce que le pauvre puisse faire, c'est de ne pas se laisser taire.

Enfin, tout ça pour dire, arrêtons l'hérésie. Disons ploutocratie plutôt que démocratie. Arrêtons de prétendre qu'on sait pas ce qu'ils font. C'est quoi, ce besoin malsain qu'on nous prenne pour des cons ? Pourquoi on s'acharne, s'incarne et se réincarne en prochaine bête à cornes, en nouvelle vieille carne ?

Comprenons-nous : parfois, la manière forte fonctionne pour changer tel régime en un que l'on cautionne, et ça marche quelques mois, au mieux quelques années, avant qu'on réalise que ce qu'on a donné comme pouvoirs, ces tocards, ils les ont détournés, se disant protecteurs mais se voyant gouverner nos océans de têtes, mos mers d'humanité. Faire confiance à des traîtres, faudrait peut être arrêter …

Essayons de voir plutôt pourquoi ça ne marche pas, même avec les meilleures intentions quelques fois. Comment se fait-il que cette belle non-violence n'ait pas gagné chaque fois qu'elle en avait la chance ? En voilà une étude qui donnerait quelques pistes. Eh bien, figurez-vous, cette étude, elle existe.

Des grands soirs foirés, il y en a à foison, et d’autant plus de rêves qui croupissent en prison. De partout, de tout temps, pour dix mille raisons, ça fait des millénaires qu'on enterre l'horizon. N'ayant, pour ainsi dire, que l'embarras du choix, Sharon Erickson Nepstad (3) commença avec trois : le Kenya, le Panama et la Chine qui, en vain, rêvaient d’autres lendemains dans les années 80.

De ces cas de terrain, et non plus théoriques, elle tira des leçons très concrètes et pratiques. Le plus évident de ces enseignements, c'est que les conflits internes sont ce qui tue le mouvement. Rien d'étonnant là-dedans, on n'a que ce qu'on mérite : à se tirer dans les pattes, un mouvement boite très vite. Mais ce que montre l'étude de ces luttes fraternelles, c'est que de toutes les fractures, celle qui est essentielle, la ligne de démarcation, l'ultime cas de conscience, c'est le recours, ou pas, à l'usage de la violence.

Une petite parenthèse, si vous m'autorisez. Pour l'histoire, c'est ici que tout a commencé. Un beau soir, on parlait des franges dites radicales. Action Directe avait lancé le bal des balles. A chaque cas, une question revenait constamment : au fond, ça apporte quoi, concrètement, au mouvement de tuer physiquement un symbole d'oppression ? Le symbole, lui, s'en fout, c'est les hommes les pions. Après tout, un de perdu, c'est dix de retrouvés. Le système reste le même, juste en plus énervé. Le budget de sa défense dépasse l'éducation, puis tu te tapes robocop aux manifestations.

Rappelez-moi, déjà, c’était quoi l’intérêt ? Leur montrer que nous aussi on peut mordre ? Et après ? Foutre un peu les chocottes, qu'on nous prenne au sérieux ? Rendre les gens furieux au lieu de les rendre curieux ? Jouer d'après les règles des créateurs du jeu en espérant les griller à leur propre feu ? Stratégie des plus fines, la classe américaine ! Espérer le respect en cultivant la haine ... Ah, non, non ... Très logique. Sauf, si on y cogite, c’est pour changer le monde ou ceux qui en profitent ?

Parfois, j'entends certains, mordant comme des pitts, qui soutiennent mordicus qu’il y en a qui méritent. "Personne n'est innocent !" Supposons que t'aies raison, pourquoi tu ne t'évades pas de ta propre prison ?

Ces questions, chaque mouvement se les pose un jour, d'autant que le pouvoir fera tout ce qu'il peut pour. C'est l'ultime leçon de cette utile étude : faut comprendre que le pouvoir, c'est pas son habitude de se laisser guider sur la piste de danse. Il est là pour rester, pas juste en résidence, alors il va tout faire pour assoir ses arrières sans que personne ne vienne fouiller dans ses affaires. Et pour ça, il y a une technique sans pareil. Miss Erickson Nepstad la décrit à merveille.

Tout d'abord, on s'assure du soutien des puissants : des banquiers, de l'armée, de médias complaisants, tous d'accord sur la même ligne rédactionnelle. Après, quel intérêt à ce que le peuple s'en mêle ? Quelle idée de demander l'avis à un esclave ? Pourquoi pas lui filer, direct, les clefs de la cave ?

Puis, une fois réunies ces ressources premières, quitte à aller les chercher en pays étranger, on se penche, méticuleusement, sur l'affaire de ceux qui critiquent notre art de diriger. Et puis on les fait taire, peu importe la manière : celle qui noie le poisson, ou bien celle qui l’enterre, mais la plus jouissive reste de décrédibiliser, car rien n'est plus risible  qu'une maison divisée.

On aiguise les problèmes, on en crée au besoin. Limite, seules les tensions bénéficient de soins. On fait des contre-feux. On tend des contre-sens. On se méfie du partage. On défait les alliances. B.A.BA politique : diviser pour régner. Et aucun d'entre nous ne devrait l'oublier, qu'on y aura tous droit, aux bâtons dans les roues. Tant mieux, presque, juste un signe que quelqu'un flippe, c'est tout.

Ainsi donc, pour répondre à l'épineuse question du pourquoi et comment la non-violence échoue, j'ai l’intime impression que le problème, souvent, vient autant de l'oppression que des je entre nous.

6 – Sainte thèse

Il serait sans doute temps que j'explique brièvement le pourquoi et comment de mes rimes qui délirent. Je me disais que, finalement, vous verriez plus clairement, en sachant d'où je viens, où je veux en venir.

Je suis l'enfant de dissidents, foncièrement non-violents, dont le doux dévouement à la cause de l'humain a aidé activement à ce qu'un système prenne fin. À l'école, leur destin orne maintenant les bouquins. On en a fait une pièce. J'ai ouï parler de film. Mais, surtout, on s'en souvient encore lors des meetings. Leur parole n'est pas morte, leurs actes donnent encore foi, leurs raisons résonnent, et pas seulement pour moi. Leurs pas ont porté d’autres sur leurs propres chemins. Moi, depuis qu’ils me soutiennent, voilà ce que j'en retiens...

On se trompe d'ennemi. On tire sur l'ambulance. Le problème c'est pas l'autre, c'est plutôt sa violence. Ce feu au creux de son cœur, ce diable à son oreille, ce venin sur sa langue, ce son dans son sommeil. C'est ça qu'il faut faire taire. Cette pensée assassine. Sinon tu changes pas le monde, juste ceux qui le dominent.

Dans un tas de gribouillis plus ou moins réussis, en feuilletant dernièrement, j'ai retrouvé ceci : "Œil pour œil et dent pour dent". Comment ne pas être tenté ? Puis on comprend le plan de Satan : qu'on soit aveugles et édentés. Là il pourra se la raconter devant Dieu et tous ses prophètes. Là il prouvera qu'on vaut pas mieux, à peine bons pour nourrir la bête. Il dira même que c'est, en fait, à nous qu'il doit sa réussite. Cet "œil pour œil et dent pour dent", à qui est-ce que tout ça profite ?

Je conçois que le lexique fleure bon la religion, j'ai des périodes comme ça, en mode Révélations. Mais l'intérêt, au fond, de ces tergiversations, c'est surtout, cette violence, de lui donner un nom.

Mais s'il le faut aux nombreux infidèles, dont je suis, je proposerais encore un autre angle de vie. Comme le montrent les travaux dus à Gary Slutkin (4), la violence, cliniquement, c'est une maladie. Elle se déclenche pareil, elle se propage pareil et, si traitée comme telle, elle se guérit pareil. Mais on peut tuer un virus sans d'autant tuer l'hôte. Face aux malades de rage, à nous d'être l'antidote.

La même chose, finalement, qu’évoque en d'autres cercles la parole non-violente de Marshall Rosenberg (5). Sa cible est différente : lui, ce qui le tracasse, ce n'est pas tant le monde, c'est la personne en face. Mais l'esprit est le même : comprendre, se faire comprendre, avancer ensemble, s'écouter pour s'entendre. Comment faire ? Bonne question. Il y en a, des manières. Et ce n'est pas Gene Sharp (6) qui dira le contraire. Lui-même a recensé 198 méthodes, toutes non-violentes, de mettre les forts en fuite, comme en parlaient plus tôt Thoreau (7) ou Kropotkine (8) … Mais foin de name-dropping, que les curieux bouquinent.

Dernière chose : pacifiste, ça ne veut pas dire passif. Il faut être futé, décidé, incisif, persuasif, constructif et, bien sûr, patient. Rien ne se fait en un jour, faut juste en être conscient. Alors, en attendant notre fin ici-bas, essayons pour une fois de pas nous tromper de combat.

C'est assez ironique, vu l'idée de départ, que je vous prenne en otage, que je vous torture, quelque part. Ce n'est pas mon intention, cela soyez-en sûrs. Je suis moins Action Directe qu'Action à l'Usure. M'en tenez pas rigueur, mais depuis que je vous tance, vous comprenez, je pense, l'importance de la patience. Comme vous savez que l'eau coupe la roche sans violence, non pas grâce à sa force mais à sa persistance. Alors je prends congé sur ces quelques petits mots, hérités de Bruce Lee (9) :«Be water »

Sois l'eau.


Bibliographie :

(1)  Erica Chenoweth - Why Civil Resistance Works : The Strategic Logic of Nonviolent Conflict (Columbia University Press, 2011)

(2)  Etienne Chouard  - Le Plan C (site : http://etienne.chouard.free.fr/)

(3)  Sharon Erickson Nepstad -  Nonviolent Revolutions: Civil Resistance in the Late Twentieth Century (Oxford University Press, 2011)

(4)  Gary Slutkin - Re-understanding Violence as We Had to Re-Understand Plague … To Cure It

(5)  Marshall Rosenberg - Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) : Introduction à la communication nonviolente (Editions La Découverte, 2005)

(6)  Gene Sharp - De la dictature à la démocratie (L’Harmattant, 2009) (en téléchargement gratuit)

(7)  Henry David Thoreau - La Désobéissance civile (Le Passager Clandestin, 2007)

(8)   Pierre Kropotkine - L'Entraide, un facteur de l'évolution (Éditions du Sextant, 2009)


Vidéographie

Consultez les vidéos ci-dessous sur YouTube.

(1)   Erica Chenoweth - The success of nonviolent civil resistance

(2)   Etienne Chouard – TEDx – Chercher la cause des causes

(3)   Sharon Erickson Nepstad - Why Nonviolent Revolutions Sometimes Fail

(4)   Gary Slutkin - Let's treat violence like a contagious disease

(5)   Marshall Rosenberg - Nonviolent Communication Workshop

(6)   Gene Sharp - The Power and Potential of Nonviolent Struggle

(7)   Henry David Thoreau - Civil Disobedience (Complete Video Audio Book)

(8)   Pierre Kropotkine - La Morale Anarchiste

(9)   Bruce Lee – Be water my friend


Article écrit par Sania GINZBURG.

Article paru dans le numéro 179 d’Alternatives non-violentes.