Quand un geste engage toute une vie : Tommie Smith

Auteur

Georges Gagnaire

Localisation

États-Unis

Année de publication

2015

Cet article est paru dans

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1968, Mexico

Alors qu’au début du mois d’octobre le gouvernement mexicain, craignant sans doute de voir la quiétude des Jeux Olympiques (JO) troublée, vient de réprimer dans le sang une manifestation étudiante pacifique en faisant plus de 300 morts et des milliers de blessés, le 16 octobre, sur la piste centrale du grand stade, Tommie Smith, John Carlos et Peter Norman s’élancent pour un 200 mètres qui restera dans bien des mémoires. Mais ce n’est pas pour l’exploit sportif, par ailleurs remarquable, que nous devons nous rappeler cette course…

Tommie Smith est né le 6 juin 1944 à Clarksville au Texas, dans une famille afro-américaine modeste et nombreuse. Il échappe aux travaux des champs grâce à ses talents de sprinter et peut poursuivre alors ses études et son entraînement sportif à l’université d’État de San José. Il y rencontre John Carlos, autre brillant sportif noir qu’il retrouvera sur le podium de 1968 et, surtout, Harry Edwards, jeune professeur de sociologie, avec lequel il développera l’OPHR (Projet olympique pour les droits de l’Homme).

1968, États-Unis

Le constat de la stagnation de l’accès aux droits élémentaires de la communauté noire américaine, la contestation de la guerre du Viêt Nam, l’assassinat de Bob Kennedy et surtout celui de Martin Luther King, plongent l’Amérique dans une période de grande violence. Les émeutes raciales font de nombreux morts et divisent la communauté noire sur les moyens de lutte. Dans ce climat tendu, de nombreux athlètes afro-américains profitent de leur notoriété et se rassemblent dans l’OPHR. Ils sillonnent les États-Unis pour défendre pacifiquement les droits civiques de leur communauté. C’est à l’OPHR que sera âprement débattu le boycott de leur participation aux JO. La délégation sud-africaine, pays de l’apartheid, étant interdite de jeux, le choix sera fait de profiter de la tribune que garantit la présence d’athlètes noirs sur les podiums… Sélectionné, T. Smith part pour Mexico, certain qu’il se servira d’une de ses victoires pour servir cette cause…

« Nous avons dû être vus parce que nous ne pouvions pas être entendus »

Pour la première fois dans l’histoire des JO, les compétitions les plus importantes sont diffusées en direct sur toute la planète. C’est bien entendu le cas de l’épreuve reine de l’athlétisme : le 200 mètres. Malgré une légère blessure, Tommie réalise une course remarquable qui galvanise le stade. Il remporte la médaille d’or et établit un record olympique. J. Carlos sera troisième. La deuxième place revient à l’australien P. Norman qui, au nom de la défense des droits de l’Homme, se solidarise totalement avec leur lutte.

Lors de la remise des médailles, Tommie et John se déchaussent et montent sur le podium en chaussettes noires. Peter, lui, arbore l’insigne de l’OPHR sur son maillot. L’hymne national américain retentit, les trois athlètes se figent. Tommie et John baissent la tête et lèvent chacun un poing ganté de noir. La foule qui venait de les ovationner d’abord se tait puis, comprenant ce qui est en train de se passer, se met à les huer voire à les menacer de mort. Des millions de téléspectateurs assistent à cette scène. Il est dit que la plupart des téléspectateurs noirs se lèvent et brandissent aussi le poing levé…

Devenir acteur de la scène…

Les conséquences ne se font pas attendre pour ces trois hommes ! Tommie et John sont immédiatement exclus de la délégation américaine, bannis du village olympique et interdits à vie des jeux par le très controversé président du Comité international olympique, Avery Brundage. Peter, lui, recevra un blâme.

La carrière de ces trois athlètes exceptionnels s’arrêtera là. Et leurs difficultés commenceront… C’est pour Tommie et John que les conséquences seront les plus tragiques : traque, menaces, interdiction d’emploi, destruction de leur vie de famille… Peter, malgré ses scores, ne sera plus jamais sélectionné pour les JO et arrêtera sa carrière sportive sans jamais ni regretter ni renier son geste. Lors de ses funérailles en 2006, c’est Tommie et John qui le portèrent en terre.

Il fallut attendre près de 30 ans pour que leur geste non-violent soit reconnu et compris pour ce qu’il était réellement. En 2005, sur le campus de San José, une statue géante représentant les deux athlètes poing levé sur le podium a été érigée… La deuxième place, celle de Peter, est laissée libre. Les visiteurs sont appelés à prendre cette place et deviennent acteur de cette scène…


Article écrit par Georges Gagnaire.

Article paru dans le numéro 174 d’Alternatives non-violentes.