Auteur

Christian Robineau

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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La conception particulière qu’ANV peut proposer de la notion de conflit condense précisément son orientation générale. Elle pourrait se lire comme une sorte d’hologramme de la revue et du courant de pratiques sociales et politiques dont elle fait partie et dont elle constitue une voix.

«  Le mot conflit vient du latin conflictus, participe passé du verbe confligere qui signifie “ heurter ”. Le conflit est un “ heurt ” entre deux personnes, deux groupes, deux communautés, deux peuples, deux nations. (…) L’individu ne peut fuir une situation de conflit sans renoncer à ses propres droits. Il doit l’accepter. À travers le conflit, chacun pourra se faire reconnaître des autres. C’est en accueillant l’altérité de l’autre homme que l’individu se construit en tant que personne. Le conflit est un élément structurel de toute relation à l’autre. » 1

Cette conception du conflit nous différencie de deux orientations apparemment opposées l’une à l’autre, mais qui conduisent à des impasses comparables. La première est un pacifisme absolu qui vise l’utopique horizon d’une abolition du conflit lui-même, ceci permettant de ne jamais se poser la question pratique du traitement de ses causes. Le déni n’ayant malheureusement pas le pouvoir de dissoudre magiquement le réel, le conflit continue d’exister, malgré le pacifisme. À la seconde orientation, nous pourrions donner le nom de « guerrisme », par opposition au pacifisme. Ici, l’existence du conflit est bien reconnue, mais sa solution n’est supposée pouvoir passer que par l’exercice de la violence. Son seul horizon réside ainsi dans la soumission ou la destruction de l’adversaire.

La non-violence ne saurait se situer « entre » ces deux extrêmes qui possèdent finalement, davantage que leurs tenants veulent bien se l’avouer, un point commun essentiel : le fait de laisser, soit par déni, soit par résignation ou glorification, le champ libre à la violence. La non-violence se situe, elle, dans une logique radicalement différente. Celle-ci empêche de nier l’existence du conflit, composante inévitable de la co-existence des êtres humains, occasion de négociation, de compromis et de reconnaissance mutuelle, occasion qu’il est même nécessaire de provoquer parfois, lorsque l’absence de conflit ne traduit que la persistance d’une situation de domination et/ou d’injustice.

Cette logique de la non-violence empêche également de s’abandonner à une supposée fatalité de la destructivité potentielle que porte en soi tout conflit. Ainsi, dans les pratiques de « révention des conflits », ce ne sont pas tant les conflits eux-mêmes qu’il 
s’agit de prévenir que leur « montée aux extrêmes », leur dégradation en violence. Quant à la « résolution » ou à la « régulation » non-violente des conflits, elles supposent en premier lieu que l’existence de ceux-ci soit reconnue, que leurs mécanismes soient attentivement analysés, si l’on veut pouvoir transformer l’affrontement en compromis.


1) Muller Jean-Marie, Dictionnaire de la non-violence, Paris, Éditions du Relié, 2005, p. 68


Article écrit par Christian Robineau.

Article paru dans le numéro 170 d’Alternatives non-violentes.