La pornographie ou l'industrie du viol

Auteur

Danielle Chaussée

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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Tantôt valorisée comme érotisme, tantôt condamnée comme atteinte à la dignité humaine, la pornographie est au cœur d’un débat sociétal. Si étymologiquement, le terme « pornographie » désigne les représentations (artistiques, graphiques, littéraires, etc.) liées à la prostitution, il fait aujourd’hui directement écho aux films pornographiques. D. Chaussée condamne la banalisation de la pornographie, elle remet la question du viol et de la violence au cœur de la réflexion.

Représentation graphique du viol et de la torture


Nommer les violences commises par les hommes contre les femmes à un grand public, que ce soient les violences de la prostitution, de la pornographie ou d’un conjoint, est toujours un travail difficile où la dissonance entre la réalité de ces violences, et ce que voit le public est douloureuse à vivre.

Il s’agit de démontrer en quoi la pornographie peut être violente pour les femmes, là où la pensée dominante n’y voit que sexe, plaisir et liberté sexuelle. Au-delà de ce qui est montré à l’écran, ce sont les conditions de travail qui sont à dévoiler : actes de viols, d’humiliation et de torture infligés. 

La pornographie est la représentation graphique du viol et de la torture 1 . C’est une forme de prostitution filmée. C’est le viol des femmes déployé à une échelle massive et industrielle, et une vaste propagande de haine anti-femmes. C’est un crime contre l’humanité, invisible mais omniprésent et au vu de tous. Elle est planifiée par et pour les hommes, dans le but de perpétuer leur suprématie sur les femmes en diffusant le mode d’emploi du viol des millions de fois par jour à des millions d’hommes.

 

Sexe sous contrainte


Une « simple » pénétration, même si en apparence il n’y a pas d’actes de violences explicites, si elle est non-voulue ou contrainte, est un viol. Comme pour la prostitution, ce qui définit la pornographie comme viol, c’est la présence de contrainte. Une fois que la femme a signé le contrat, elle ne peut plus s’y soustraire, elle est dans « l’obligation » de subir les actes demandés afin d’être payée (c’est une contrainte). En France, la loi même dit qu’un acte de pénétration sexuelle imposé par la contrainte (ou la menace ou la surprise) est un viol.

De plus, les contrats sont tout aussi fumeux que les contrats BDSM 2 ou les contrats d’esclavage. On impose à la victime de « consentir » à ce qu’elle cède tout son être, « autorisant » les pornographes et les violeurs-acteurs à faire ce qu’ils veulent avec elle le temps du tournage. Pendant ce temps qui peut durer de 5 à 12 heures, elle n’a aucun droit, elle ne peut rien refuser. Les contrats ne servent qu’à donner l’illusion à la victime qu’elle a « choisi » sa propre destruction, pour inverser la culpabilité, pour qu’elle ne demande pas de l’aide et ne parte pas. Cela assure l’impunité aux criminels. Or ces contrats ne sont en principe pas légaux, car la loi interdit la violence et les viols contre autrui, que ceux-ci soient passés sous contrat ou non.

À cela s’ajoute le fait que, comme pour la prostitution, les femmes ne sont jamais là par choix, mais parce qu’elles sont à la rue, ont fui un conjoint violent, un père incestueux, une famille maltraitante, la pauvreté extrême ou la guerre. Notons que la majorité des femmes, comme dans la prostitution, ont été prises dans des réseaux de trafic ou sont contrôlées par un proxénète, qui peut parfois être un conjoint, père, cousin... La contrainte est donc multiple, elle s’exerce à plusieurs niveaux.
 

Une industrie agressive 


La pornographie est un système organisé au niveau mondial, c’est une des industries les plus lucratives et agressives au monde. Avec la prostitution, elle représente des revenus annuels estimés à 282,67 milliards de dollars américains 3 . Comme le proxénétisme, la pornographie repose sur le trafic de femmes et l’exploitation de mineures vulnérables 4 . C’est une industrie par et pour les hommes : l’immense majorité des pornographes sont des hommes, tout comme les consommateurs, et les victimes sont majoritairement des femmes 5 .
 

Du corps à la femme


Les films pornographiques nient l’intégrité de la personne : les femmes sont chosifiées, traitées comme un corps inerte, un cadavre que l’on utilise et pénètre. Les habitudes de langage sont souvent révélatrices des représentations sociales. Le féminisme dénonce une stratégie délibérée du patriarcat visant à masquer la réalité de la violence en inversant la réalité : viol devient « sexe » et « érotisme » ; violences, prostitution et tortures deviennent « liberté », « travail ». C’est une façon d’empêcher les victimes de nommer la réalité des violences et de s’enfuir. Ce discours étant celui qui prédomine, cela renforce l’impunité globale des violeurs et pornographes.


La fuite comme préservation de soi


Un des points fondamentaux de la lutte contre toute forme d’oppression, développé par le féminisme, est qu’aucune négociation n’est possible tant que l’oppresseur n’a pas désarmé. La seule solution pour que cesse la violence, c’est soit la défense légitime, soit la fuite. Dans la pornographie comme dans la prostitution, la fuite est la meilleure manière de se protéger, de se préserver. Les femmes ne peuvent faire changer leur violeur, pornographe, proxénète, conjoint violent, harceleur sexuel ou père incestueux. L’alternative n’est pas la violence mais la protection des victimes, la cessation des violences, le désarmement des agresseurs. C’est aussi l’éducation des femmes pour une meilleure compréhension des mécanismes de violences et de domination qui permet une libération progressive.



ENVIE D’APPROFONDIR ?

  • Dines Gail, Pornland : how porn has hijacked our sexuality, Beacon Press, Boston, 2010, 240 p.
  • Hanmer Jalna, « Violence et contrôle social des femmes », Questions féministes, no 1, nov. 1977, p. 68-88.
  • Frye Marilyn, « Oppression», Gender basics: Feminist Perspectives on Women and Men, Éd. Anne Minas, Belmont, CA: Wadsworth, 2000, p. 10-16.

 

1) Dworkin Andrea, Letters From a War Zone, Lawrence Hill Books, Brooklyn, New York, 1993, 230 p.

2) Abréviation de Bondage and Discipline, Sadomasochism and Masochism en anglais. BDSM recouvre une variété de pratiques érotiques incluant des rapports de domination/soumission, des jeux de rôle, des moyens de contraintes, etc.

3) Chiffres de 2006. Statistiques sur la pornographie en ligne : internet-filter-review. toptenreviews.com/ internet-pornography-statistics.html.

4) Jeffreys Sheila, The Industrial Vagina : The political economy of the global sex trade, Routledge, New York, 2009, p. 76.

5) Poulin Richard, La Mondialisation des Industries du Sexe, Paris, Imago, 2005, 248 p


Article écrit par Danielle Chaussée.

Article paru dans le numéro 170 d’Alternatives non-violentes.