Auteur

Jourdain de Troie

Année de publication

2013

Cet article est paru dans

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Quand Abd Al Malik relit Camus à la faveur d’un spectacle donné en mars dernier pour Marseille 2013 1 , on ne peut que penser à une forte correspondance entre ces deux artistes. Le spectacle de Malik s’intitule L’Art et la Révolte .

En dehors de tout débat sur la portée réelle de l’œuvre de l’un ou de l’autre, les unir sous la même bannière, de ceux qui lient sens et existence, n’a rien de factice. Derrière le slam, le rap, la soul et les textes, c’est une posture commune que le spectateur découvre.

Alors qu’on lui demandait de disserter avec ses musiciens sur Le Premier Homme, autobiographie inachevée de Camus, Malik a préféré s’emparer de L’Envers et l’Endroit. L’ouvrage de jeunesse de Camus trouve une résonance manifeste avec le parcours de Malik. C’est un ensemble de sept nouvelles, publié à 22 ans, qui marque avec la véhémence du regard rétrospectif la conscience d’un parcours. Camus inscrit son être dans une cohérence : celle du gamin d’Alger voué, par force d’émancipation, à dépasser les entraves du quotidien pour atteindre un idéal de posture artistique. Abd Al Malik dit avoir découvert L’Envers et l’Endroit à 13 ans, et en avoir retenu qu’il pouvait devenir artiste. Il évoque dans un interview 2 un «rapport intime » avec Camus à ce titre du parcours créateur émancipateur. Avec un peu de biographisme, on remarque que chacun des deux, à son époque, chacun des deux dans sa famille, vient d’une périphérie.

Camus dit avoir saisi la misère de sa condition d’enfant à travers l’écriture de ces textes de L’Envers et l’Endroit. De sa condition d’enfant, Malik concevra son idéal artistique à travers la lecture de ces textes. Alors, cette reconnaissance est clamée dans L’Art et la Révolte.

« Aujourd’hui est une halte et mon cœur s’en va à la rencontre de lui-même.» Le projet de Camus régit le spectacle. Le gamin de la banlieue strasbourgeoise des années 1980 n’a pas peur de cette révolte, alors qu’il « aurait pu » sombrer. « C’est par le mythe, l’amour et l’humour qu’au cœur du vivant il s’agissait de s’installer 3. » De l’envers jaillit l’endroit, aurait-on envie de dire ici. 

La lecture de Camus par Abd Al Malik pose essentiellement une question : « La Révolte, oui, mais pourquoi ? » Son sens va dans la quête de cohérence, de la construction d’un éthos artiste-philosophe. L’idéal qui semble lier Camus et Malik est sans doute là. Ils pansent leur condition de départ pour créer. L’influence du milieu est féconde. Abd Al Malik résume la posture de Camus ainsi : une pensée entre refus et consentement. Il n’y pas de choix à faireentrel’envers et l’endroit, l’artet la révolte, mais bien d’accepter le tout, pour le dépasser.


1) Marseille-Provence 2013, capitale de la culture: « L’Art et la Révolte, librement inspiré d’Albert Camus », Grand Théâtre d’Aix-en-Provence, du 12 au 16 mars 2013.

2) « Abd Al Malik impose Albert Camus au programme de Marseille 2013 », titre Télérama du 9 mars 2013.

3) Extrait du morceau « Césaire (Brazzaville via Oujda) », Abd Al Malik, Dante, 2008.


Article écrit par Jourdain de Troie.

Article paru dans le numéro 167 d’Alternatives non-violentes.