La peur, une bonne raison de résister au changement ?

Auteur

Frédéric Gelly

Année de publication

2013

Cet article est paru dans

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Le changement est un mouvement indispensable et nécessaire à la construction de l’individu, mais il ne se produit jamais sans douleur ni peur. Pourquoi ? La psychanalyse apporte des éléments de réponse fort éclairants.

La seule chose dont on puisse être absolument certain dans la vie, c’est la mort. Cette maxime est difficile à réfuter, bien qu’elle ouvre la porte à une réflexion sans fin sur la réalité de nos autres certitudes, et sur la manière de s’y appuyer avec un tant soit peu de solidité. S’il s’agit là d’une manière un peu abrupte d’introduire le sujet, elle n’en traduit pas moins une réalité : tout changement est inquiétant, il remet en question celui qui s’y risque, et qui craint dans ce mouvement de perdre son identité. Et pourtant, sans changement, il n’y a pas de mouvement, pas de vie, juste cette certitude de l’identique, et, au fond, de la mort.

À travers cette double tentation, celle de s’écarter de sa propre identité et celle de s’enfermer dans une immobilité sans confrontation à l’autre, nous allons tenter de comprendre la place de la peur. La place qu’elle prend dans la construction de l’individu, depuis son enfance. Sa place dans la rencontre avec un autre, nécessairement différent, et qui questionne l’individu sur sa propre identité et ses limites. Et enfin sa place dans la question de la résistance au changement, lorsqu’il est question d’aller vers l’autre, groupe ou individu, avec l’intention, louable ou non, de le faire changer. Avec le risque, toujours ennuyeux, que la rencontre avec l’autre ne nous fasse changer nous-mêmes…


La peur, élément incontournable de la construction de l’individu


Pour aborder cette question, un détour s’impose par les notions que la psychanalyse a pu développer, concernant la construction du sujet et de sa propre identité.

La notion du changement est depuis son origine un problème pour la psychanalyse, qui se propose de comprendre et de traiter les écueils de la construction de l’individu, et ses conséquences en termes de pathologie. C’est ce qui a conduit le fondateur de la discipline, Sigmund Freud, à s’interroger très tôt sur l’enfant et sa vie psychique, alors même qu’il n’a jamais lui-même traité ou pris en charge d’enfants. Freud a construit sa théorie au fil de ses recherches depuis la fin du XIXe siècle. Dans sa vision, l’individu doit parvenir à concilier les pulsions qui l’animent, le Ça, avec les interdits imposés par la famille et l’entourage éducatif, le Surmoi. Cette contradiction première, qui ne cesse de le poursuivre tout au long de sa vie, doit lui permettre de construire peu à peu sa propre identité, son unité, qui le différencie des autres. Il s’agit de son identité, son Moi, toujours précaire, soumis aux interactions avec la réalité extérieure et les autres. Les autres qui constituent le non Moi. Et qui, il est vrai, ne nous laissent que de rares moments de répit…

Freud s’est servi d’un moment banal de sa vie quotidienne, pour appréhender cette construction du sujet, incertaine et toujours remise en cause. Assistant au jeu d’un enfant autour de lui, qui s’amusait à lancer une pelote de laine et à la ramener vers lui, il s’est aperçu, qu’à partir d’un certain âge, cet enfant avait compris que la pelote de laine existait en dehors de lui, même si elle lui avait échappé et qu’elle n’était plus dans son champ de vision. Il ne pleurait plus et ne réclamait plus cet objet qui disparaissait, comme il le faisait quelques mois plus tôt. Il avait construit ce qu’on appelle la permanence de l’objet, la notion selon laquelle un objet continue à exister même lorsque l’on n’a plus de contact direct, sensoriel, avec lui. Une phase cruciale de son développement se révélait dans ce jeu sans importance. À partir de ce moment de développement, l’enfant sait que l’autre existe même s’il se sépare de lui et ne répond pas à toutes ses attentes. Il peut intégrer l’autre comme un sujet différent, dont il ne dépend plus entièrement, puisque l’autre va pouvoir revenir vers lui, comme la pelote de laine, si l’enfant parvient à tirer doucement sur le fil qui lui reste entre les doigts.

Lorsque cette phase précoce de développement échoue, la porte s’ouvre vers un ensemble de pathologies qui se définissent sous le terme générique de psychose. Qui sont toutes reliées par cette fragilité première du sujet, qui n’est pas certain de résister à ces mouvements de séparation, qui craint de s’effondrer lorsqu’il les traverse. Ce qui peut amener le sujet à se réfugier dans un monde alternatif, dans lequel il est au centre de toutes choses, qu’il s’agisse de perceptions paranoïaques ou d’un délire mystique qui lui donne une filiation divine. Toutes choses qui l’assurent, dans le délire, de la solidité de son Moi, de son identité, puisque cette étape de la séparation n’a pu être franchie sereinement dans la réalité. Du moins le délire lui donne-t-il une place toute-puissante, sans le risque de la séparation et de ses conséquences.

Cette étape de la construction de l’enfant le confronte inévitablement à la peur. Avant de savoir que l’objet extérieur existe sans lui et ne l’abandonne pas entièrement, l’enfant vit toute une série d’expériences terribles, dans lesquelles il se retrouve seul, abandonné, sans recours. C’est ce que la psychanalyste anglaise Mélanie Klein, à travers le soin et la prise en charge d’enfants, a longuement développé. Elle a ainsi repris l’expérience première de Freud, qu’elle a appliqué à l’observation de nourrissons. Elle a pu décrire chez eux une phase de développement normal, au cours de laquelle tout éloignement de la mère constitue pour l’enfant une épreuve terrible, une expérience proche de l’agonie, notamment lorsque l’enfant crie pour appeler sa mère pour qu’elle le nourrisse. À ce stade de développement, l’enfant ne s’est pas différencié de sa mère, il considère qu’elle fait partie de lui. Tout retard de sa mère, au moment de l’allaiter, signifie son propre effondrement, une effraction de sa personne qui le rapproche de la mort. Mélanie Klein a parlé à ce sujet de phase schizoparanoïde, un moment où le nourrisson n’a pas encore construit la différence entre le Moi et le non Moi. La peur de ne pas être nourri et rempli de l’affection maternelle renvoie à ce moment le nourrisson à sa propre destruction, à sa mort. Et c’est pourtant cette peur qui va le faire avancer, qui va lui permettre de se construire. Parce qu’il va percevoir peu à peu qu’il survit à ces moments d’absence de sa mère. Parce qu’il va comprendre qu’elle revient vers lui lorsqu’il l’appelle. Parce qu’il va la percevoir comme un individu différent de lui, qui peut lui répondre, tout en étant à distance de lui.

Ce changement inaugure ce que Mélanie Klein appelle la phase dépressive. Le moment où le nourrisson cède un peu de sa toute puissance, n’imaginant plus la réalité extérieure comme faisant partie intégrante de luimême et obéissant à ses propres désirs. Ce qui nécessite, après la phase de peur, une période de deuil de cette position toute-puissante, la reconnaissance de sa dépendance à l’autre, sa mère, qui est un sujet différent de lui. Vous sentez-vous dominé par votre mère ? Non, pas du tout !

Pour Donald Winnicott, autre psychanalyste anglais, cette phase requiert la présence d’une mère suffisamment bonne, qui puisse entendre les désirs et les appels de son nourrisson, et qui lui réponde sans que ces périodes de peur et d’expérience agonistique, dans cette phase de construction, ne soient traumatiques. Mais une mère qui soit également suffisamment à distance pour que le nourrisson puisse faire cette expérience de peur, expérience qui ne le détruit pas et lui permet de forger son propre Moi à distance d’elle. Ce qu’il ne pourra pas faire si elle ne laisse pas cet espace se créer entre eux, et si elle répond sans cesse, sans la moindre latence, à tous ses désirs.

Winnicott a intitulé l’un de ses ouvrages La Crainte de l’Effondrement, pour évoquer ce vécu de l’enfant qui se construit en affrontant ce mouvement de séparation, et la peur que ce changement originel génère. Crainte de l’effondrement que l’enfant, devenu adulte, devra à nouveau affronter, chaque fois qu’il devra être en relation avec l’autre, qui n’est finalement jamais tout à fait un partenaire comme on le voudrait.


La peur, fondement du lien avec l’autre


L’ensemble des considérations que nous venons de faire concerne presque exclusivement l’enfant, la construction de sa propre identité et, finalement, de son individu en tant que tel, pouvant exister en dehors des autres, et supporter un mouvement de séparation avec eux, en particulier sa mère. Il pourrait ne s’agir que de réflexions globales, sans conséquences pour la suite. Un peu comme si l’on considérait la question d’un muscle. Il n’est pas besoin de connaître ses phases de croissance et de développement, pour bien arriver à s’en servir, une fois devenu adulte. Mais l’ennuyeux, avec le fonctionnement psychique, c’est qu’il se renouvelle toujours dans le lien avec l’autre, qu’il est difficile de parvenir à se passer d’un autre individu. Et que cette rencontre risque fort de réveiller les fragilités inhérentes à cette construction toujours en devenir.

Comme on l’a évoqué précédemment, tout sujet se construit dans la différenciation, dans la vérification de sa capacité à survivre à la séparation, en particulier avec sa mère. Mais si les blessures de l’enfance ne guérissent jamais tout à fait, celle-ci, très archaïque, risque de se réveiller à chaque nouvelle rencontre. Un autre, en face de nous, représente nécessairement ce que nous avons appelé le non Moi. Un autre individu, différent, qui a su se construire avec d’autres repères, d’autres limites. En se trouvant en face de lui, dans une relation réelle, on risque fort de revivre ce que l’on a vécu il y a très longtemps, lorsque notre mère était absente, ne serait-ce qu’un instant, face à nos demandes de réassurance et de nourrissage. Absence qui était alors synonyme de vide, de mort, et d’effondrement. L’autre porte nécessairement ce danger, parce qu’il ne sait pas répondre entièrement à ces demandes encore non cicatrisées. Et parce qu’à travers cette différence, il nous repose la même question. Celle de notre propre identité, de notre intégrité. De notre confiance en nous-mêmes et dans notre propre Moi. Ce que l’on a traversé, en se construisant patiemment dans notre petite enfance, en survivant à ces moments d’absence nécessaire, il va falloir le refaire, dans cette nouvelle relation, ici et maintenant.

Si la peur est un élément incontournable de la relation avec l’autre, c’est parce que cette relation nous replace dans cette situation inconfortable où l’autre ne répond pas entièrement à notre désir. Derrière la peur de l’autre, se cache la peur de notre propre fragilité, de notre incapacité à survivre à cette séparation comme à celles que nous avons dû dépasser jusqu’ici, dans notre construction psychique. Il existe bien sûr des solutions plus ou moins rationnelles, pour affronter cette peur de l’autre, et la fragilité de notre propre Moi qu’il réveille. On peut le tuer, ou lui faire la guerre. Solutions qui ne font que masquer imparfaitement la précarité de notre propre équilibre, lorsqu’on a recours à elles. Car plus on se méfie de l’autre, plus on en dit long sur le manque de solidité que l’on accorde à notre propre identité.

Nous pourrions en ce sens nous questionner sur une société qui fuit toujours un peu plus cette question de la rencontre et de la relation, qu’elle choisit de limiter à un monde virtuel, et sur ce qu’elle laisse ainsi paraître de sa propre évanescence. Sans en arriver à de telles considérations subversives, se pose néanmoins la question de cette peur, face à tout ce qui renvoie au changement.


La résistance au changement, une peur de quoi ou de qui ?


Si le changement, comme nous l’avons constaté, est un mouvement indispensable et nécessaire à la construction de l’individu, il ne se fait jamais sans douleur ni peur. Cette question, de plus, se renouvelle dans chacune des rencontres que nous faisons, et qui reposent la question de notre propre identité. Dans ces conditions, est-il raisonnable d’imaginer de pouvoir faire changer l’autre ? Alors même que l’on sait que la simple rencontre avec lui va réveiller cette peur. Et, de surcroît, si l’on a fait le choix étrange et peu répandu de renoncer à une quelconque violence pour susciter ce changement.

Il n’est certes pas aisé, à la lumière de ces quelques notions, d’imaginer une solution simple à ces questions. Mais si la peur peut apparaître comme un élément fondateur de la rencontre, on peut également la percevoir comme un moteur possible du changement. En face d’un autre, on se retrouve toujours en face d’une autre identité, d’un autre Moi plus ou moins précaire, qui va percevoir tout changement possible comme une intrusion, une remise en question de son identité. Je peux m’approcher de lui avec la même crainte concernant ma propre solidité, crainte que j’aurai colmatée avec des convictions inébranlables, des certitudes qui ne feront que se heurter aux siennes. Si elles servent d’abord et avant tout à me définir et à me protéger de la conscience de mes propres failles, elles n’auront pour effet que de réactiver en face, chez l’autre, le même mouvement, le même agrippement à ses propres certitudes. Si je ne suis en face de l’autre, dans la rencontre, qu’un anti (anti-pub, anti-OGM, anti-mondialisation…), que pourrais-je bien être quand il n’y aura plus rien en face, contre quoi je pourrai être anti ? Et l’autre, en face de moi, pourra-t-il réagir autrement qu’en traitant sa propre peur du changement de la même manière, en se réfugiant dans les vérités qui fondent son identité, et qu’il ne prendra pas le risque de remettre en cause, tant je lui apparais de mon côté dépendant de mes propres vérités ?

Si une issue est possible dans ce mouvement de résistance au changement, c’est dans la rencontre entre deux identités qui imaginent un peu de distance possible avec ces vérités contraires qui les fondent, et ne sont qu’un support éphémère de leur intégrité. Rencontre fragile, dangereuse, qui suscite la peur. Rencontre réelle, qui est celle de deux individus qui connaissent leurs peurs, et les moyens incertains qu’ils ont eus de les colmater. Des peurs qu’ils pourraient prendre le risque de partager.


Ours en peluche et sorcière du soir

Quand les ours en peluche ont des problèmes d’endormissement, c’est bien du tourment pour les enfants, obligés qu’ils sont d’aller surle-champ réveiller leurs parents. Car comment expliquer à un ours en peluche la logique imparable que les sorcières du soir, ça n’existe pas ? Enfin si, ça existe, dans les histoires. Et heureusement qu’il y a les histoires pour enfermer les sorcières du soir dans le seul espace auquel elles ont droit, celui du pur imaginaire. Libre alors aux petits ours de tout poil de leur prêter des mœurs et un visage horrifiques à souhait, comme il convient à toute sorcière qui se respecte. Il semblerait même que, paradoxalement, plus elles sont hideuses, crapoteuses et calamiteuses, moins elles ont de réalité car plus elles sont inventées.

Alors, une formule magique bien troussée, assortie d’un petit rituel familial bien personnalisé pour un maximum d’efficacité, et voilà une sorcière qui disparaît, entraînant avec elle peur du noir, peur des cauchemars, et peur de la peur pardessus le marché. Les ours en peluche ont bien raison de poser des questions. Ne sont-ils pas les mieux placés pour savoir le pouvoir de l’imaginaire sur la réalité ?

Source : Marie-Hélène Delval, dans Pomme d’Api, septembre 1990.


Au royaume de la peur...

Une antique légende raconte qu’il y eut un roi guerrier qui enfermait ses prisonniers dans une vaste salle où étaient rassemblés des hommes en armes. Face à eux, une grande porte de fer s’ornait de têtes de mort sanglantes. Une fois réunis, le roi s’adressait à eux en ces termes :

Vous êtes maintenant en mon pouvoir, mais je ne pense pas vous garder prisonniers, aussi je vous donne le choix : mourir à l’instant même sous les flèches de mes gardes ou prendre le risque d’ouvrir la porte que vous voyez ici.

Pleins de terreur devant la porte mystérieuse, ils préféraient tous mourir sous les flèches. Bien des années plus tard, quand le roi cessa de guerroyer, un vieux soudard qui l’avait toujours fidèlement servi osa s’adresser au souverain.

Ô mon roi, lui dit-il, j’ai toujours servi fidèlement votre Majesté. Maintenant que la mort approche, je voudrais tranquilliser mon âme d’une question qui l’inquiète.

Dis-moi, brave soldat.

Ô mon roi, avant de mourir, je voudrais savoir ce qu’il y a derrière la porte mystérieuse

Va et vois par toi-même !

Fort de cette royale permission, le vieux soldat descendit à la salle souterraine, et, malgré l’obscurité, malgré sa peur, malgré les têtes de mort qu’on voyait encore, il poussa la porte de fer. Celle-ci grinça sur ses gonds et s’entrouvrit. Un rayon de soleil envahit la salle et, quand il réussit à l’ouvrir en entier, le soldat découvrit à sa grande stupeur, que celle-ci donnait sur un chemin qui montait vers la lumière et la liberté. Il courut alors vers le roi. Celui-ci, caressant sa barbe avec une expression indéfinissable et beaucoup de tristesse dans les yeux, lui dit :

Tu vois, je leur ai toujours donné le choix. Mais tous ont préféré mourir plutôt que courir le risque d’ouvrir cette porte qui leur faisait si peur.

Et nous, combien de portes n’osons-nous pas franchir de peur de prendre des risques ? Combien de fois préférons-nous mourir intérieurement plutôt que d’oser être libre ? Plutôt que d’ouvrir la porte de nos rêves…

Source : Aide toi, ton corps t’aidera, de Anne-Marie Filliozat et Gérard Guash, Paris, Albin Michel, 2006, pp. 88-89.
 


Article écrit par Frédéric Gelly.

Article paru dans le numéro 166 d’Alternatives non-violentes.