Apprendre lors d'une formation à transformer ses peurs

Auteur

Élisabeth Maheu

Année de publication

2013

Cet article est paru dans

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De plus en plus d’adultes sont demandeurs de formations pour mieux comprendre leurs émotions et ce qu’elles suscitent. Ces formations sont des accompagnements pédagogiques, simples et accessibles à tous. Des exercices y sont proposés et chacun se nourrit de la situation formatrice que constitue la rencontre dynamique d’un groupe de stagiaires en questionnement et le professionnalisme du formateur. Ces formations participent à la régulation non-violente des conflits, notamment dans le milieu scolaire.

Comment faire avec nos peurs, nous en servir, sans nous laisser instrumentaliser ni submerger par elles ? Cela s’apprend. Il s’agit bien sûr de connaître la panoplie et les fonctions des émotions, les invariants des mécanismes émotionnels. Les auteurs [1] sont nombreux à avoir écrit sur le sujet, ils se répondent, se nuancent, parfois se recopient. Les chercheurs en neurobiologie, tels Damasio [2], n’arrêtent pas d’en découvrir de nouveaux aspects…

 

Des exercices pour apprivoiser ses peurs…


Mais pour progresser vers une gestion non-violente de nos propres peurs, il est nécessaire de reconnaître en nous telle ou telle inquiétude particulière, occasionnelle ou répétitive, de comprendre ce qu’elle nous indique, ce qu’elle déclenche et ce que nous pouvons en faire. Il nous faut converser avec nos propres émotions pour en prendre la responsabilité et les convertir en actions raisonnées et responsables. Il est nécessaire de nous y exercer régulièrement, comme on s’entraîne à la gymnastique… ou à la méditation.

 

Cet enfant n’a peur de rien, un jour il lui arrivera quelque chose !


Sous-entendu quelque chose de grave ! Cette formule populaire dit combien nos peurs font partie de notre équipement de survie, en jouant un rôle d’alerte et de stimulation de notre vigilance ! Quand on sait écouter ses peurs, les mettre à distance et les contenir, on peut s’en faire des alliées.

Les peurs enclenchent des mécanismes de défense que nous pouvons transformer en « outils de protection » pour nous-mêmes et pour nos proches[3]. Mais quand on nie avoir peur, ces peurs occultées deviennent « mauvaises conseillères ». Certaines personnes ont, au contraire, tendance à suralimenter leurs appréhensions, à angoisser par anticipation au lieu d’examiner ce qui dépend d’elles pour « se sauver ». Dans l’urgence, la peur peut aussi dégénérer en panique destructrice, tel le piétinement redouté par une foule de personnes à terre. Certaines angoisses sont pathologiques. Les addictions d’ailleurs sont souvent des tentatives d’oubli de ces peurs : drogue, jeux, ou violence — dite gratuite par ceux qui en font les frais sans la comprendre. Une simple formation ne peut soigner cela !

 

Dans l’émotion, j’ai tendance à…


En stage de formation professionnelle, si possible hors du site de travail et hors de toutes relations hiérarchiques, je propose certains exercices qui permettent un recentrage sur les émotions que ces professionnels de terrain vivent le plus couramment dans l’exercice de leur métier, dont des peurs diverses et variées qui sont parfois leur lot quotidien. À titre d’exemple, j’évoquerai cet exercice dont l’objectif est d’aider les stagiaires à prendre conscience de la façon dont ils ont tendance à réagir quand ils sont dans l’émotion, ou bien face à l’émotion d’une autre personne. Cet exercice commence par un temps de travail individuel et silencieux, guidé par quelques questions méticuleusement choisies. Je propose aux personnes de se mettre en « évocation mentale » d’émotions réellement vécues, en les « ressentant » à nouveau (pour cela, nous commençons par nous détendre, respirer tranquillement, oublier le voisinage, etc.). Les stagiaires sont invités à simplement décrire ce qu’ils ont senti dans leurs corps : est-ce le cœur qui bat plus vite ? La gorge qui s’assèche ? L’estomac qui se contracte ? Les poils qui se hérissent ? La chair de poule qui couvre les bras ? À chacun ses spécialités… Est-ce que mon corps laisse voir à mon entourage cette émotion qui me traverse ? Est-ce qu’un habituel flegme ou un calme de façade rend insoupçonnable mon véritable état émotionnel ? Petit à petit, chacun apprend à « voir venir » son émotion, pour s’en saisir assez tôt afin de l’interroger sans « se laisser emporter » par elle.

Chacun met à jour les émotions qui le perturbent davantage, ou au contraire celles avec lesquelles il « se débrouille assez bien » : en effet une personne peut être coléreuse de tempérament et très bien s’assumer comme telle. Mais telle autre se laissera paralyser rien qu’à l’idée de peut-être croiser ce collègue dont les réactions l’inquiètent… Est-ce facile ou difficile de mettre des mots clairs sur mes émotions ? Dans quel contexte puis-je en parler ou non ? Les personnes repèrent ce qui favorise un apaisement ou ce qui complique les choses.

Nous travaillons aussi sur nos réactions face à une ou plusieurs personnes angoissées, paniquées, ou seulement inquiètes. Il n’est pas inutile pour des éducateurs de s’interroger sur leur attitude face à un enfant qui a peur d’eux, ou un jeune qui leur fait peur… et sur ce qui pourrait être la posture la plus adaptée dans telle ou telle situation conflictuelle précise.

Les échanges se font d’abord par très petits groupes composés par affinités, sans aucune obligation. On ne partage que ce que l’on a envie de partager… pour mutualiser tout ce qui aide à canaliser ses propres peurs : agir sur son corps, respirer volontairement plus lentement et plus profondément, s’ancrer dans une posture stable, abaisser son centre de gravité, augmenter sa surface de sustentation, desserrer les inutiles contractions musculaires, et puis agir sur son mental, entrer en conversation bienveillante avec soi-même (auto-réconfort), se souvenir de mauvais moments où l’on a su s’en tirer (auto-réassurance), se concentrer sur notre mission professionnelle du moment, se fixer des priorités d’urgences, réciter le protocole de crise appris (recentrage), inventorier les ressources (appuis), etc. La formatrice aide à nommer et trier ce qui se dit.

 

Précautions d’usage


Il ne s’agit pas d’une simple conversation. Pratiquer de tels exercices suppose de poser et de garantir rigoureusement un cadre de respect et de confidentialité, d’écoute sans interprétation ni aucun commentaire, pour qu’un climat de confiance autorise un échange parfois assez intime, ceci sans quitter la sphère professionnelle qui nous occupe. Comment pourrait-on apaiser des peurs si le cadre de travail n’était pas lui-même sécurisant ? Chacun reste toujours libre de se taire et responsable de ce qu’il choisit de dire. Certaines personnes discrètes sont dans un grand travail intérieur, ou écoutent avec beaucoup d’attention ce qui se dit.

Attention, il ne s’agit pas d’une psychothérapie mais d’un simple accompagnement pédagogique au sein d’un groupe, pour que les participants gagnent en aisance, en bien-être et en efficacité dans l’exercice de leur métier et dans la régulation des inévitables conflits qui vont avec. Tant mieux si cela leur fait du bien au-delà du métier, et si cela les aide à aller mieux là où elles ont envie d’aller. Parfois une de ces personnes décide de creuser plus loin dans un travail personnel sur elle-même, dans un cadre thérapeutique adapté.

Le bénévole associatif, le responsable hiérarchique ou le professeur ne sont pas des psychologues ni des thérapeutes, ils ne sont pas non plus nécessairement des assistants sociaux ou des pompiers ; mais s’ils veulent pouvoir faire leur travail normalement, ils doivent savoir un minimum pour accueillir les émotions, détecter les signes précurseurs et déclencheurs de crise, et contenir les débordements. Car une personne qui ne se sent pas entendue dans son émotion ou sa souffrance risque d’« exploser ». Savoir calmer le jeu est un préalable pour ensuite traiter le problème sous-jacent, ou passer le relais à un professionnel compétent.

 

Émotion, besoin, attente, demande, jugement, sentiment


De nombreux exercices ludiques et plus mobiles permettent de jouer l’expression d’une émotion[4], d’identifier et d’accueillir l’émotion de l’autre, de s’entraîner à l’écoute empathique, d’améliorer ses capacités de discernement : celui qui vient vers moi avec sa peur a besoin de sécurité, certes, mais ce jour-là, attend-il de moi plutôt une action, un conseil, une analyse de ce qu’il lui arrive, une aide concrète, un réconfort moral, ou peut-être seulement un temps d’écoute sincère pour pouvoir vider son sac ? Il a lieu de bien distinguer émotion, besoin, attente non dite et demande explicite.

Nous cachons souvent nos sentiments derrière des jugements. Je parle ici du jugement moral qui enferme une personne, qui la met en position d’objet. Ces jugements que nous portons sont bien souvent des projections — simplificatrices — de ce que nous percevons, et ces accusations destinées à d’autres parlent en fait beaucoup de nous, ce sont souvent des tentatives de rationalisation de nos propres sentiments. Au lieu de parler de « ces dangereux énergumènes sont des terroristes ! », il serait dans un premier temps plus réaliste de s’autoriser à « ressentir » et d’assumer de dire : « Je n’aime pas bien les gens qui… », « je tremble quand je le vois s’approcher… » Ce que nous n’aimons pas parle de nos peurs, et parfois réveille des peurs archaïques. Quand derrière ces peurs nous décryptons nos besoins, nous pouvons sortir de la position de victime qui nous freine, évaluer les dangers réels, et choisir soit de nous enfuir, soit de résister, ou, si les conditions le permettent, de tenter d’entrer en négociation avec les autres et leurs besoins à eux. Cela permet d’avancer dans la résolution du problème. À partir d’exemples concrets, on peut s’entraîner à dire, à écrire, ou à répéter tout haut : « Ce qui m’agace, c’est… ; j’ai peur de… ; j’ai besoin de… ; je vous demande de… ; j’accepte de recevoir… ; je refuse… ; je vous propose… »

Voici un exemple de lettre rédigée à un supérieur, lors d’un exercice de communication à propos d’une histoire racontée par un stagiaire qui avait subi de la part de son supérieur un reproche public et très bruyant : « Quand vous criez ainsi, cela réveille mes peurs, mais ne me convainc pas. J’ai besoin d’explications et de calme pour réfléchir. Je comprends votre déception et j’accepte de recevoir vos critiques professionnelles, mais je refuse vos allusions à ma vie privée. Je vous demande aussi de me vouvoyer comme vous le faisiez auparavant. Je vous propose de reparler de ce problème avec notre collègue également concerné. Je vous invite à me fixer un nouveau rendez-vous. Nous pourrions explorer ensemble les marges de manœuvre et les différents progrès possibles à faire dans les différents domaines de notre collaboration. Je suis prêt à participer à une formation complémentaire si besoin. »

 

Des réponses adaptées


Il est important de trier nos peurs et d’identifier nos besoins qui ne sont pas tous identiques, pour trouver des réponses adaptées :

  • Avons-nous besoin de reconnaissance au point d’avoir peur d’une critique ? Nous pouvons affirmer notre compétence, nous remémorer ce qui fonctionne bien… Est-ce mon interlocuteur qui manque de reconnaissance ? Je le complimente sur ce qu’il a réussi et fais appel à sa capacité d’analyse pour constater ensemble ce qui ne va pas.
  • Je ne me sens pas en sécurité ? Je peux affirmer mon droit à ne pas être agressé, me réserver un territoire à moi, exprimer mon besoin de sécurité financière. Ai-je peur d’être blessé physiquement, de souffrir ? Je peux demander du renfort, une protection. Est-ce mon interlocuteur qui est insécurisé ? J’éviterai tout ton menaçant, lui proposerai de l’aide, et rappellerai clairement le cadre et ses droits. S’il semble plutôt craindre d’être abandonné, je ferai preuve de plus d’attentions chaleureuses.
  • J’ai horreur d’être surveillé, peur d’être contrôlé, envahi… Ai-je besoin de plus d’autonomie, ou de plus d’intimité ? Selon le diagnostic, je demanderai des délégations de responsabilités, j’explorerai mes marges de manœuvre, ou bien je demanderai à travailler dans un bureau fermé… Est-ce mon interlocuteur qui a besoin de plus de liberté ? Je lui confierai une mission en autonomie, quitte à ce qu’il rende des comptes après coup… Nous pourrions aussi fixer les objectifs ensemble et je lui laisserai l’initiative du choix des moyens.
  • J’ai peur d’être perdu, de ne pas comprendre. J’ai besoin de savoir où l’on va. Je vais dire ce qui est important pour moi, questionner la finalité de tel ou tel projet, baliser les étapes, demander une carte pour vérifier le trajet. Une personne qui a besoin de repères va apprécier certaines critiques, même négatives, et préfère qu’on les lui dise en face.

Mais pour avouer ses propres peurs et reconnaître ses besoins, il est nécessaire d’avoir déjà assez de confiance en soi pour oser l’authenticité. Cette confiance en soi se construit ou se restaure progressivement, en se donnant de petits défis faisables, vérifiables, évaluables, pour nous inscrire dans une dynamique de progrès. De nombreuses personnes se sont construites paradoxalement à partir de leur propre vulnérabilité… en donnant à leur entourage ce qui leur a manqué. Au lieu de s’installer dans une position de victime impuissante, et sans doute grâce à une certaine vitalité personnelle, à l’aide de tuteurs et en prenant appui sur le récit de leur souffrance, elles sont devenues fortes de leur point faible[5].

 

J’ai eu très peur, je voudrais un câlin


Quand on propose à des enfants (ou des adultes) d’enrichir leur vocabulaire des émotions et des besoins, on leur permet de mieux comprendre ce qui se passe en eux, de choisir une réaction plutôt que de subir une impulsion ; il vaut sans doute mieux essayer de dire même en pleurant ce qui nous a fait peur, que de se taire et de se terrer dans son coin.

 

On peut aussi augmenter son registre d’expressions non-verbales


Je pense à cet exercice dont l’objectif est de comprendre et d’exercer le langage non verbal, à partir de commentaires d’images faits par quelques participants. Les autres, en position d’observateurs, sont répartis entre ceux qui — dos tourné — s’intéresseront au contenu des mots, aux idées évoquées, ceux qui écouteront le ton, le rythme de la voix et de la respiration…, et enfin ceux qui (derrière une vitre ou avec des isolants phoniques aux oreilles) s’attacheront aux mouvements du corps, aux gestes des mains, de la tête, aux expressions du visage, aux changements de couleur de la peau, aux couleur de la peau… Le sculpteur d’émotions[6] est aussi un bel exercice où l’émotion est de la matière à disposition, matériau auquel on choisit de donner une forme physique en fonction du contexte, de nos préférences, de l’interlocuteur : mimiques, regard, posture, gestes, etc.

 

Théâtralisation


Bien entendu, le théâtre-forum adapté aux situations de formation[7] et autres outils de visualisation ou techniques de clown sont des moyens performants pour travailler sur ses appréhensions, prendre conscience du besoin d’avoir un espace à soi, constater que si l’on se sent « envahi », la tension intérieure monte très vite. Chez certains la peur est paralysante et le corps se recroqueville, pour d’autres elle se mue en colère avec risque de violence. Ces exercices aident chacun à repérer son non-négociable et ce qu’il est prêt à lâcher sans se perdre, à défendre son territoire, à ne pas se laisser « marcher sur les pieds », à affirmer son autorité, peser son poids, à résister à une demande abusive ou à une intrusion. Ces entraînements servent aussi aux militants engagés dans des actions de résistance non-violente, par exemple face à des forces de police, ou pour contenir des débordements.

 

Dérôlage et cercle de parole


Ces exercices sont toujours suivis d’un « dérôlage », pour bien distinguer la personne en formation du personnage qu’elle a accepté de jouer : on laisse le costume au vestiaire, on se salue, on se rassure. Puis on fait cercle, et chacun peut alors exprimer ce qu’il a ressenti, observé, compris pour la gestion de ses propres histoires : ce qui le met en fragilité, à quoi il résiste facilement, les éléments de sécurité dont il aurait besoin pour pouvoir dire telle chose à son collègue, sa supérieure, son secrétaire, les appuis à chercher, les points encore à travailler.

 

Fonctionnements collectifs et capacités personnelles sont deux aspects indissociables


Lors des formations que je propose, j’évoque aussi les espaces de régulation institués qui sembleraient nécessaires, les règles de fonctionnement à proposer, des actions collectives possibles à entreprendre. En effet, la régulation des peurs ne se réduit pas à un entraînement personnel ou à une question de communication. Trop souvent, notre système social et l’organisation de notre vie quotidienne (précarité pour tant de gens, dysfonctionnements dans nos entreprises, écoles ou associations, violence des médias) ne favorisent pas la satisfaction simple de nos besoins réels, et risquent de les transformer en désirs inassouvissables ou en peurs insurmontables.

Ne pas laisser la peur nous démolir, ne pas laisser la colère détruire des vies, cela suppose aussi d’agir sur le cadre même de nos relations, pour que ce cadre de vie permette à chacun assez de sécurité pour oser s’affirmer. L’inquiétude liée à la crise devrait nous inciter à explorer ce qui doit changer. Ce changement dépend aussi de nous, en tant que citoyens, syndiqués, associés, professionnels engagés dans la transformation sociale de façon éthique et responsable… Et là aussi nous avons besoin de réfléchir, d’apprendre et de nous exercer !

 


[1] Goleman, Rosenberg, Filliozat, Rojzman, Erik Berne, etc.

[2] Antonio Damasio, neurologue américain a complètement changé la perspective des recherches sur les émotions. Dans son best-seller, L’erreur de Descartes, il explique pourquoi il faut cesser de voir le corps comme un instrument du cerveau. Le corps et le cerveau sont partenaires. Nos émotions et notre capacité de raisonner nous aident ensemble à prendre des décisions.

[3] Colette Portelance, dans : « Amour de soi et relation d’aide ».

[4] Je rends hommage à mes collègues formateurs des Ifman, avec qui nous avons mis au point de nombreux exercices.

[5] C’est la résilience dont parle Boris Cyrulnic dans nombre de ses livres.

[6] Exercice que nous devons à Olivier Maheu.

[7] Lire Le théâtre-forum : apprendre à réguler les conflits, de Guillaume Tixier, paru aux Éd. Chronique sociale.


Article écrit par Élisabeth Maheu.

Article paru dans le numéro 166 d’Alternatives non-violentes.