Auteur

Laurie Mécréant

Année de publication

2012

Cet article est paru dans

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Comment réformer le journalisme à une époque où les médias, dépendant financièrement, sont accusés d’être des instruments modernes de propagande ? Johan Galtung et Jake Lynch permettent de comprendre ce qu’est le journalisme de paix. Celui-ci est une nouvelle approche de travail, plus constructive, qui promeut la compréhension des conflits par la communication d’éléments traduisant le caractère multifactoriel et multipartite des conflits.

Pour le sociologue Johan Galtung, considéré comme le fondateur des études sur la paix, la traditionnelle couverture médiatique des conflits déforme la réalité et favorise les réponses violentes conformes à la propagande 1. Il propose une feuille de route alternative, pour donner à la société dans son ensemble, l’opportunité de connaître et évaluer les options de sortie de crise par la non-violence.

Dès les années 1970, Johan Galtung 2 observe une tendance des journalistes à confondre conflit et violence, n’évoquant un conflit qu’aux travers des actes violents qu’ils suscitent. Ils donnent plus facilement la parole aux élites qu’aux personnes plus vulnérables et se concentrent sur qui l’emportera. Rarement les causes éloignées tant géographiquement que temporellement sont évoquées, rarement les éventuelles solutions nonviolentes sont mentionnées… comme si un journaliste devait traiter d’une maladie sans évoquer d’autres moyens d’y remédier que ceux plus violents encore que la maladie elle-même. De sorte que les solutions« douces » sont méconnues, les solutions « dures » surestimées, et les responsabilités unidirectionnelles.

Or « la représentation médiatique des conflits constitue aujourd’hui un élément clé de l’exercice du pouvoir 3 », nous dit Jake Lynch 4, l’un des principaux porteparole du journalisme de paix. N’oublions pas que le pays impliqué dans le plus grand nombre de conflits internationaux armés entre 1946 et 2003 est la Grande-Bretagne, avec 21 conflits, juste devant la France avec 19 conflits 5.

Le « journalisme de paix » propose de repenser les rapports entre le journaliste et ses sources d’information, les conflits qu’il couvre et les conséquences de l’information qu’il délivre.

Il met à la disposition des journalistes une série d’outils issus des études sur la paix et les conflits pour laisser plus de place aux solutions non-violentes et à la créativité. Si son objectif est louable et se retrouve dans la majorité des codes éthiques de journalisme 6, il reste rarement mis en œuvre. La vision de Johan Galtung est très critique du journalisme en général et c’est ce qui lui vaut beaucoup de critiques en retour. Pour quelques-uns, il faudrait même une révolution pour le pratique 7. Mais d’autres journalistes, professeurs et activistes l’ont déjà adopté et l’appliquent, le défendent et l’enseignent, du Nord au Sud.

SOURCE : Johan Galtung, The missing journalism on conflict and peace and the middle east, Transcend 2005, www.transcend.org. Traduction : Laurie Mécréant.

Journalisme de guerre

Journalisme de paix

I. Orienté vers la violence I. Orienté vers le conflit
  • se focalise sur l’intérieur de la zone de conflit, avec deux adversaires et un seul enjeu. La guerre est vue comme un jeu à somme nulle (avec un vainqueur et un vaincu) ;
  • espace temporel et géographique restreint ; seuls les causes et effets à l’intérieur de la zone de conflit sont pris en compte ; intérêt pour « qui a jeté la première pierre » ; peu de contextualisation ;
  • se focalise sur les effets visibles de la violence (morts, blessés, et dommages matériels) ;
  • rend la guerre opaque, secrète ;
  • vision binaire du conflit « eux-nous » conforme à la propagande ;
  • « eux » sont le problème, l’intérêt est porté sur qui domine la guerre ;
  • déshumanisation du camp adverse, « eux » ; • réactif : attend la violence pour informer.
  • explore la formation du conflit, avec plusieurs parties, plusieurs objectifs, plusieurs problèmes, le conflit est vu comme un jeu « gagnant, gagnant » ;
  • espace ouvert, temps ouvert ; les causes et conséquences sont partout, aussi dans l’histoire et la culture. Forte contextualisation ;
  • se concentre sur les effets invisibles de la violence (traumatisme, gloire, dommages structurels, à la culture) ;
  • rend les conflits transparents ;
  • donne une voix à toutes les parties; empathie, compréhension ;
  • voit le conflit/guerre comme un problème, se concentre sur la créativité dans le conflit ;
  • humanisation de tous ;
  • proactif : informe même avant que la violence n’apparaisse.
II. Orienté vers la propagande II. Orienté vers la vérité
  • expose leurs « contre-vérités » ;
  • aide « nos » dissimulations/mensonges.
  • expose les contre-vérités des deux côtés ;
  • révèle toutes les dissimulations.
III. Orienté vers les élites III. Orienté vers les personnes
  • se focalise sur « leur violence » et « notre » souffrance » ; surtout celle des adultes masculins et de l’élite ;
  • donne seulement le nom de « leurs » bourreaux ;
  • se concentre sur les personnalités importantes dans les processus de paix, étant elles-mêmes les porte-parole de l’élite.
  • toutes les souffrances ; aussi sur celles des femmes, personnes âgées, enfants ;
  • donne le nom de tous les bourreaux ;
  • se concentre sur les personnes faisant la paix et donne la parole aux sans voix.
IV. Orienté vers la victoire IV. Orienté vers la solution
  • paix = victoire + cessez-le-feu ;
  • dissimule les initiatives de paix jusqu’à ce que la victoire soit à portée de main ;
  • se concentre sur les traités, les institutions et le contrôle de la société ;
  • possibilité de retour au conflit ouvert, si les anciennes tensions s’embrasent.
  • paix = non-violence + créativité ;
  • met en lumière les initiatives de paix, notamment pour prévenir une intensification de la violence ;
  • se concentre sur les structures et la culture d’une société paisible ;
  • conséquences : résolution, reconstruction, réconciliation.

 

Distinguer le journalisme de paix du journalisme de guerre


La classification opérée par Johan Galtung entre les deux types de journalisme met en évidence les facteurs favorisant la paix dans un cas, la guerre dans l’autre (cf. tableau). Toutefois il n’est pas nécessaire de remplir tous ces critères pour participer d’une dynamique pacifiste 8. Il suffit par exemple de citer une solution non-violente.

Pour avoir un regard critique sur le message délivré par les médias à propos d’un conflit et déterminer s’il suit la propagande ou permet de comprendre les dynamiques réelles du conflit, quatre questions peuvent être posées :

  • comment la violence est-elle expliquée ?
  • qu’est-ce qui est présenté comme étant le problème ? Sur qui, sur quoi fait-on porter la responsabilité de la violence ?
  • d’après l’information, quelle solution semble plausible ?
  • dans cette histoire, quel est le rôle joué par les puissances occidentales ? 9 Voyons ce que cela donne dans le dossier nucléaire iranien.

 

Analyse de la crise nucléaire iranienne


En 2006, Jake Lynch a évalué l’information relayée par douze journaux britanniques 10, pendant six mois, sur le conflit entre les États-Unis et l’Iran autour du programme nucléaire iranien. Six ans plus tard, alors que les tensions se sont intensifiées, presque tous les facteurs identifiés pour déterminer l’orientation belliqueuse ou pacifique des articles, sont restés d’actualité. Pour cette étude, J. Lynch établit une liste de cinq éléments d’information dont la mention permet une meilleure compréhension des tenants et des aboutissants de cette crise relevant du journalisme de paix.

  1. L’article mentionne-t-il le traité de non-prolifération (TNP) ? Ce traité donne le droit aux pays ne disposant pas de l’arme atomique de développer le nucléaire civil. Il s’agit d’un fait relativement connu mais qu’il est important de rappeler puisque le développement du nucléaire civil iranien est souvent présenté et perçu comme une revendication, une opinion, voire un caprice.
  2. Le droit de l’Iran à l’énergie nucléaire civile est-il présenté comme un fait ou comme un souhait, une revendication ?
  3. L’article mentionne-t-il les armes nucléaires des puissances occidentales ou le fait que celles-ci ne soient pas engagées dans un processus de désarmement, bien que cela fasse partie des engagements pris dans le cadre du TNP ? Examiner la conformité de l’Iran avec le TNPsans interroger celle des autres États signataires n’offrirait qu’une version tronquée du conflit où le problème n’est envisagé que dans les frontières du lieu de dispute (ici l’Iran) alors qu’il inclut dans la réalité d’autres acteurs extérieurs.
  4. L’article mentionne-t-il l’une des preuves que l’Iran n’est pas effectivement engagé dans un processus de développement d’armes nucléaires ?11
  5. L’article mentionne-t-il des raisons pour lesquelles l’Iran pourrait souhaiter obtenir cette bombe en termes de dissuasion régionale ? Les États-Unis sont présents dans presque tous les pays voisins et Israël dispose également d’une force de frappe nucléaire. Comme pour la question 3, si l’on veut envisager toutes les solutions possibles dans ce conflit, il faut avoir conscience que la prolifération nucléaire est un problème plus que national, qui implique des dynamiques internationales, et nécessite une stratégie commune, entraînant de facto un changement de comportement de toutes les parties.

Les articles étudiés sont dans l’ensemble courts pour permettre une approche approfondie de type journalisme de paix, c’est pourquoi la liste de critères n’a pas été allongée. On peut cependant noter que pour un traitement pacifiste du conflit il faudrait également s’attarder sur une mise en contexte de la crise. Des évènements historiques impliquant des acteurs extérieurs à l’Iran jalonnent l’histoire de ce conflit. L’un d’eux est le coup d’état soutenu par la CIA en 1953 pour renverser le gouvernement élu de Mossadegh, après qu’il ait nationalisé la compagnie pétrolière anglo-iranienne. Or, les articles ne présentent en général comme cause du conflit que les aspirations nucléaires de l’Iran, sans évoquer le rôle des États-Unis, conformément à leur propagande 12.

 

Critiques et obstacles


Si les connaissances en matière d'analayse des conflits peuvent être un frain (remédiable) à la pratique du journalisme de paix, d'autres facteurs viennent s'y ajouter. Deux seront évoqués ici.

1) Selon Jake Lynch « le mythe de l’objectivité prédispose la majorité de la couverture médiatique au journalisme de guerre 13 ».

Plusieurs préceptes de la pratique journalistique empêchent de comprendre et d’informer adéquatement sur un conflit. Citons un exemple : l’équilibre de l’information, un impératif pour tout bon journaliste. Si un projet de loi est débattu au Sénat, il faut donner la parole à un défenseur du projet et à un opposant. Malheureusement cette règle tend à offrir une lecture binaire et ne permet pas de refléter le caractère multifactoriel et multipartite des conflits.

2) La mise en pratique du journalisme de paix requiert des changements structurels.

Le journalisme de paix a été critiqué à plusieurs égards. Certains journalistes le trouvent trop prescriptif et trop normatif, d’autres qu’il surestime le pouvoir des journalistes. Mais la critique la plus importante concerne son opérabilité, notamment parce que « les entreprises médiatiques ne peuvent pas abandonner les valeurs qui correspondent aux attentes de l’audience, sans prendre le risque de démanteler leur base économique 14 ».

Pourtant, même si ce n’est pas dans la majorité des médias, le journalisme de paix est déjà bel et bien pratiqué. Johan Galtung ajoute que l’attrait du public pour la violence est loin d’être universel et qu’un intérêt d’une part non négligeable de la population pour un traitement de l’information à caractère pacifique a été démontré 15.>

Enfin, Jake Lynch nous rappelle qu’un changement est possible. En effet les pressions exercées par des activistes pendant plusieurs années sur la BBC ont conduit à la réalisation d’une évaluation interne en 2006 sur la couverture du conflit israélo-palestinien. D’après le journaliste, cette évaluation a permis une prise de conscience au sein de la rédaction qui a laissé une place plus importante au journalisme de paix 16.


 

 

1) « Tentative délibérée et systématique de modifier les perceptions, manipuler les connaissances et le comportement direct pour obtenir une réaction qui sert les intentions du propagandiste » (G. S. Jowett et V. O’Donnell, Power and persuasion, London: Sage, 1999, p.6 cité par Jake Lynch What’s so great about peace journalism?Global Media Journal: Mediterranean Edition p. 75).

2) Johan Galtung est un important sociologue norvégien. Considéré comme l’un des fondateurs des études sur la paix, il a créé l’Institut de Recherche pour la Paix de Oslo en 1959. Il a été médiateur dans différents conflits internationaux et conseille toujours les agences des Nations Unies sur les questions de paix. Il est le fondateur et le directeur de Transcend, un réseau pour la résolution des conflits par des moyens non-violents. www.transcend.org

3) Jake Lynch Peace Journalism – More than war reportingin “New Routes”, Life&Peace Institue (volume 11, n° 4, 2006) http://gewaltueberwinden.org/de/news-events/nachrichten/dov-news-english/article/5732/peace-journalism-more-t.html

4) Jake Lynch est le directeur du centre d’études sur la paix et les conflits à l’université de Sydney. C’est aussi un journaliste expérimenté. Il a été correspondant politique de Skynews et présentateur pour la BBC.

5) Human Security Report 2005, Liu Institute, p. 26 http://www.hsrgroup.org/docs/Publications/HSR2005/2005HumanSecurityReport-Part1-ChangingFaceOfViolence.pdf

6) Déclaration de l’Unesco sur les médias de masse en 1978 : « Les organes d’information ont une contribution importante à apporter au renforcement de la paix » http://portal.unesco.org/en/ev.php-URL_ID=13176&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html. Résolution 1003 (1993) du Conseil de l’Europe relative à l’éthique du journalisme : « Les médias ont l’obligation morale de défendre les valeurs de la démocratie: respect de la dignité humaine et recherche de solutions par des méthodes pacifiques» http://assembly.coe.int/nw/xml/XRef/Xref-XML2HTML-fr.asp?fileid=16414&lang=fr 

7) D. LoynPeace journalism : good journalism or peace journalismin: conflict&communication online, Vol. 6, No. 2, 2007, p. 2 http://cco.regener-online.de/2007_2/pdf/loyn.pdf

8) J. Lynch Peace Journalism and its discontentsin: conflict&communication online, Vol. 6, No. 2, 2007, p. 10 http://www.cco.regener-online.de/2007_2/pdf/lynch.pdf

9) J. Lynch Peace journalism for journalistsTranscend https://www.transcend.org/tms/about-peace-journalism/2-peace-journalism-for-journalists/

10) Financial Times, Times, Scotsman, Guardian, Economist, Sunday Times, Sun, London Evening Standard, Daily Mail, Spectator, New Statesman , Observer.

11) Lorsqu’a été réalisée cette étude, les preuves d’un programme d’enrichissement nucléaire à visée militaire en Iran avaient été démontées (2003) et depuis lors, toutes les agences de renseignements américaines étaient d’accord qu’il n’y avait pas de preuve fiable contre l’Iran.

12) Tous les détails et résultats de cette étude sont contenus dans: Jake Lynch What’s so great about Peace Journalism?In: Global Media Journal: Mediterranean Edition 1(1), pp. 74-87, 2006 http://www.oldsite.transnational.org/SAJT/forum/meet/2006/Lynch_PJ_Iran_UKmedia.pdf

13) J. Lynch (2007), op. cit., p. 10.

14) T. Hanitzsch Peace Journalism in Journalism Studies: a critical appraisalin: conflict&communication online, Vol. 6, No. 2, 2007, p. 5 http://www.cco.regener-online.de/2007_2/pdf/hanitzsch.pdf

15) J. Galtung The task of peace journalism in: Ethical Perspectives 7 (2000) 2-3, p. 163.

16) J. Lynch (2007): op. cit., p. 11.13) J. Lynch (2007), op. cit., p. 10.
 


Article écrit par Laurie Mécréant.

Article paru dans le numéro 164 d’Alternatives non-violentes.