« Bizi Kleta », la bicyclette très médiatisée de Bizi !

Auteur

Jonathan Palais

Localisation

France métropolitaine

Année de publication

2012

Cet article est paru dans

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Comment un groupe non-violent au pays basque a-t-il réussi à créer un mouvement d’opinion grâce au levier des médias locaux, en faveur du vélo à Biarritz ? La non-violence est imaginative et sait susciter l’intérêt de la presse quand les actions sont bien organisées.

Le 29 octobre 2011, des militant-e-s de Bizi ! mènent une action non-violente au salon de l’automobile qui se tient à Biarritz, dont Didier Borotra est le sénateurmaire. Une grande banderole est déployée depuis les toits du bâtiment pour dénoncer la situation actuelle de la ville en matière d’aménagements cyclables : « Aucune piste cyclable à Biarritz ! Vous trouvez ça normal ? Txirrindulari bideak idek ! » (« ouvrons les voies au vélo », en basque). Sur la terre ferme, des militant-e-s défilent à vélo entre les allées d’exposition des voitures, portant des pancartes « Borotra refuse de parler vélo » ou « Borotra ne veut pas de vélo à Biarritz ». 

Cette action annonce une campagne menée par Bizi ! en faveur d’aménagements cyclables à Biarritz, qui va être médiatisée pendant plusieurs semaines par la presse locale.

Retour sur quelques principes stratégiques qui l’ont inspirée et qui illustrent certaines réflexions sur le rôle des médias dans la lutte non-violente.

 

Une démarche constructive préalable 


Un an et demi auparavant, des militant-e-s de Bizi ! ont réalisé un « diagnostic citoyen vélo », qui liste, grâce à la participation de plus d’un millier de citoyen-ne-s habitant l’agglomération Bayonne-Anglet-Biarritz, les points noirs du réseau cyclable, ainsi que des propositions concrètes d’aménagements pour l’améliorer. Les militant-e-s obtiennent de différents acteurs politiques et institutionnels des rendez-vous lors desquels ils présentent ce diagnostic. Mais après plusieurs relances, Didier Borotra, quant à lui, finit par décliner fermement la demande d’entretien par courrier : « La ville de Biarritz n’est pas intéressée par votre proposition. » 

C’est donc forte de propositions concrètes, constructives et réalistes, et constatant le refus du dialogue, que Bizi ! a choisi de faire de Didier Borotra un adversaire. Le refus du dialogue est en fait une opportunité pour, comme on dit, « passer à l’action ». 

La médiatisation change la donne


L’action au salon de l’automobile est effectivement d’un tout autre type que celle menée pour la réalisation du « diagnostic citoyen vélo ». On passe alors du diagnostic à la dénonciation, de la demande de rendez-vous à l’interpellation médiatique, du travail de fond à l’action sur le terrain, de la constitution d’un dossier à la mise en scène spectaculaire. 

Dans la foulée de cette première action, on peut lire dans la presse une réaction de Michel Veunac, deuxième adjoint au maire, qui déclare avoir été chargé de rencontrer Bizi ! à la demande de Didier Borotra, et qu’un rendez-vous, entre-temps annulé, avait déjà été convenu. Pourquoi la mairie n’assume-t-elle plus sa véritable position ? Sans doute la médiatisation des revendications de Bizi ! a-t-elle changé l’intérêt, pour la mairie, de nous répondre. C’est un premier intérêt de la médiatisation : en rendant les choses publiques, la médiatisation influe sur le rapport entre les citoyen-ne-s et leurs représentant-e-s politiques. En conséquence, Bizi ! est dorénavant reconnu comme interlocuteur, et sa demande de rendez-vous est reconsidérée. 

Bizi ! maintient donc sa version à la presse, avec l’avantage de pouvoir présenter le courrier du refus du maire, et réitère sa demande de rendez-vous.

 

« Bizi Kleta : un vélo pour Didier ! » 


Nous lançons alors la campagne « Bizi Kleta : un vélo pour Didier ! ». Son objectif, « clair, précis, limité et possible 1 », a été défini en amont de la première action : il s’agit d’obtenir de la mairie de Biarritz un certain nombre d’aménagements cyclables. Il ne s’agit donc pas simplement d’obtenir un rendez-vous, mais d’y obtenir des engagements de réalisation d’aménagements dès 2012.

Là encore, la campagne est orientée de manière médiatique : une série d’actions se succède à Biarritz, quasi quotidiennement, pendant toute la semaine du sommet de Durban sur le changement climatique. Dès la conférence de presse qui lance la campagne, l’épilogue est annoncé : nous appelons à un rassemblement devant la mairie de Biarritz une semaine plus tard, au dernier jour du sommet, pour offrir à Didier Borotra une bicyclette. Baptisée « Bizi Kleta », elle est remise à neuf et repeinte en rouge et blanc, les couleurs locales.

L’idée est de mettre en scène la bicyclette dans la ville de Biarritz pendant toute une semaine, afin de la rendre populaire avant de l’offrir au maire de Biarritz. Ainsi, la Bizi Kleta circule dans Biarritz chevauchée par un cycliste en armure intégrale, pour souligner le danger que représente l’absence d’aménagements spécifiques. Un autre jour, c’est un ours polaire qui l’utilise, faisant le lien avec la problématique du changement climatique. Elle circule également munie d’une « piste cyclable auto-portée», peinte sur une bâche accrochée derrière la bicyclette. Ces actions, par leur humour et leur originalité, tentent d’entretenir l’intérêt des médias, de maintenir la pression sur le maire, mais aussi d’illustrer les différents arguments qui fondent les revendications de la campagne.

Ces actions sont encore une fois très bien médiatisées localement. La conférence de presse du lancement de la campagne est reprise par les six principaux journaux locaux, et fait même la « une » du Journal du Pays Basque, avec une grande photo de la Bizi Kleta, et le titre « Didier Borotra aura son vélo pour Noël ».

 

Le relais médiatique 


Ce succès médiatique est crucial pour l’objectif à plus long terme. Car c’est sans doute l’intérêt le plus évident de la médiatisation : elle permet de diffuser largement une information et d’attirer l’attention du public sur un sujet particulier, étape indispensable pour ensuite tenter de mobiliser le plus possible de personnes dans des changements de comportement. 

Car il ne suffit pas de réaliser des aménagements cyclables, encore faut-il que les habitant-e-s changent leur manière de se déplacer ! Au-delà de l’objectif, il y a un enjeu : « dé-ringardiser » le vélo, le ré-introduire dans les habitudes quotidiennes. 

Dans cette optique, la médiatisation permet un relais auprès du public. Bien sûr, un média peut être déformant et partiel, subjectif, voire partial ! Mais le travail d’information ne se limite pas aux médias, il importe de le poursuivre, de l’approfondir, de le rectifier. 

Ainsi, lors d’une autre action, plus classique, de distribution de tracts auprès de la population de Biarritz, nous notons qu’elle est effectivement bien informée de notre campagne, qu’elle a découverte par le biais de la presse. 

Cette même semaine, la « Bizi Kleta » se rend également au match de rugby qui oppose les deux grands clubs locaux, Biarritz et Bayonne. Les supporters des deux clubs, venus par milliers, sont invités à poser avec la bicyclette, afin de se faire prendre en photo, qui sont ensuite envoyées directement au maire de Biarritz ! Beaucoup de supporters, notamment de l’équipe de Biarritz, habillés et maquillés en rouge et blanc, se prêtent au jeu.

Le blog, également, est un vecteur important d’information. Visité par plusieurs milliers de visiteurs uniques chaque semaine, il permet de diffuser nos propres articles, photos et vidéos. Il est d’ailleurs d’autant plus visité que les actions non-violentes sont médiatisées. 

Il importe donc de considérer les médias comme un relais d’information, certes imparfait, mais faisant partie d’un ensemble plus vaste ; le travail d’information et de sensibilisation militantes se faisant en plusieurs étapes, et par plusieurs canaux.

 

Le rôle du spectaculaire dans l’action non-violente 


Le caractère spectaculaire est une des raisons qui peut expliquer la forte médiatisation des actions de cette campagne, à la fois visuelles, originales et humoristiques. Le spectaculaire, « qui frappe les esprits », est une notion qui me semble toujours très importante aujourd’hui. 

Nous avons tou-te-s en tête des actions spectaculaires menées ces dernières décennies pour tirer la sonnette d’alarme sur la crise écologique. Petit à petit, elles ont contribué à forger une conscience écologique planétaire. Alors qu’il y a quelques années encore, le discours écologique n’était toujours pas pris au sérieux, depuis le sommet sur le climat de Copenhague en 2009, notamment, la communauté scientifique comme l’ensemble des chefs d’État ont reconnu la gravité de la situation. En frappant ainsi les esprits, l’action non-violente spectaculaire parvient à faire passer un message nouveau, minoritaire ou dissident. 

Pourtant aujourd’hui, l’urgence est moins à dénoncer les problèmes qu’à faire adopter des solutions. Les mêmes actions que celles que j’ai décrites plus haut, si elles n’avaient pas été crédibilisées par les propositions concrètes issues du « diagnostic citoyen vélo », n’auraient été que des actions symboliques impuissantes à impulser des alternatives, dénonçant un problème sans lui apporter de solution, et risquant de renforcer encore le sentiment d’impuissance qui maintient nos sociétés dans une inertie suicidaire. 

Aujourd’hui des alternatives concrètes fourmillent sur nos territoires, mais elles sont souvent discrètes, trop peu relayées et n’atteignent pas encore une masse critique. C’est pourquoi l’action spectaculaire, capable de frapper les esprits, d’ensemencer l’imaginaire, d’inspirer, d’impulser motivation et espérance, est l’alliée indispensable de l’action constructive pour accélérer le développement des alternatives. 

Aussi, si l’action spectaculaire semble parfois usée et obsolète, ce n’est pas tant dans sa nature, propre à frapper les esprits, que dans la manière dont elle s’articule, à un niveau stratégique, avec d’autres modes d’action. La médiatisation garde donc aujourd’hui tout son intérêt.

 

La résolution du conflit


Le jour J, Didier Borotra est bien venu chercher son cadeau, avec le sourire, et en portant déjà un casque de vélo sur la tête ! Une manière de prendre Bizi ! à contre-pied, de répondre à l’humour par l’humour, et surtout de ne pas perdre la face. De plus, il offre à Bizi ! le livre de Marc Augé, Éloge de la bicyclette !

Personnifier la lutte autour de Didier Borotra nous paraissait nécessaire, mais aussi délicat, car il ne fallait ni le blesser moralement, ce qui aurait été violent, ni même le braquer, ce qui aurait été contre-productif. Nous avons donc élaboré cette campagne en nous mettant souvent à la place de monsieur Borotra, à la fois pour prévoir ses possibles réactions, pour avoir un coup d’avance, pour pouvoir le placer face à un dilemme, bref, pour garder l’avantage tactique. Mais nous nous sommes également soucié-e-s qu’il puisse ne pas perdre la face. Nous avons désigné un adversaire avec qui lutter, et non un ennemi à éliminer. Nous nous sommes opposé-e-s au maire en personne, mais pas contre sa personne. Et c’est justement pour cela qu’il est important de toujours se rappeler que nos adversaires sont d’abord des êtres humains. 

Le fait que monsieur Borotra vienne chercher son vélo est une victoire d’étape pour obtenir des aménagements cyclables, mais le fait qu’il vienne le chercher en reprenant un certain avantage est pour moi une seconde victoire : c’est la victoire de la démarche non-violente. Didier Borotra déclare alors que « cette revendication était légitime bien que pas facile à mettre en place sur Biarritz. Mais je pense que l’on pourra trouver des solutions dès début 2012 ». Et il ajoute même : « Je compte refaire du vélo ! 2 » 

Le rendez-vous avec la mairie de Biarritz a bien eu lieu, ainsi que l’étude de nos propositions par les services techniques de la ville. Nous espérons emprunter bientôt la première piste cyclable de Biarritz pour y célébrer cette victoire de colibri.

 

Élargir le périmètre d’influence de l’action non-violente 


L’action non-violente ne consiste pas uniquement à changer les rapports de force, mais aussi les rapports de conscience 3 . Je l’ai souvent observé en tant qu’activiste, notamment lors des actions directes non-violentes : les regards que l’on se porte changent au fur et à mesure du déroulement de l’action. Mais j’ai aussi constaté que cela se restreint souvent aux personnes directement concernées par l’action, suffisamment rapprochées pour se regarder dans les yeux. Cette dimension fondamentale de la non-violence, plus difficile à mettre en image, est peu relayée par les médias et peu perçue par le public. C’est pourtant là que réside le plus grand pouvoir de conversion de la non-violence, et sa compréhension par un plus large public nous permettrait, j’en suis sûr, de déployer davantage la véritable force de la non-violence.

 

 


1) Voir l’article « Les différents moments d’une campagne d’action non-violente : la préparation » de Jean-Marie Muller, paru dans le n° 132 de la revue Alternatives non-violentes, Rouen, septembre 2004.

2) Article de Sud-Ouest : http://www.sudouest.fr/2011/12/04/ didier-borotra-promet-d-utiliser-la-bizi-kleta-571122-631.php/

3) Voir le Dictionnaire de la non-violence de Jean-Marie Muller, 2005, Les Éditions du Relié, chapitre « Efficacité ».
 


Article écrit par Jonathan Palais.

Article paru dans le numéro 164 d’Alternatives non-violentes.