Mon expérience d’objecteur de conscience

Auteur

Michel Sourrouille

Année de publication

2011

Cet article est paru dans

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L’objection de conscience et l’insoumission au service militaire furent pendant des années le combat de nombreux jeunes dans les années 1960, jusqu’à la suppression du service militaire obligatoire en 1996. Ce témoignage rappelle une forme de désobéissance riche d’enseignements.

La résistance personnelle à la militarisation peut prendre des formes multiples. Voici mon histoire, une histoire vraie ; celle d’un objecteur de conscience au début des années 1970, insoumis au service civil pendant des années, puis incorporé à 32 ans dans l’infanterie de marine. À cette époque, nous étions très peu nombreux à obtenir le statut d’objecteur de conscience (621 demandes seulement en 1971). De plus, alors que le choix de l’organisme civil était assez libre grâce aux actions passées des objecteurs, un décret du 17 août 1972 nous affecte d’office la première année à des chantiers forestiers contrôlés par l’Office national des forêts. Je reçois ma convocation le 30 août : « L’objecteur est tenu de prendre le plus grand soin de la bicyclette qui lui sert à rejoindre le lieu de travail ainsi que de l’outillage qui pourra lui être confié. » Cette affectation imposée est suivie le 2 septembre 1972 par la publication du décret de Brégançon, un règlement disciplinaire particulièrement sévère pour des personnes censées travailler dans le civil.

Nous étions si peu nombreux que nous devions tous passer au même moment une visite médicale d’incorporation à l’hôpital Boucicaut de Paris. Réunis à Bièvre, notre premier « contingent » de 136 « recrues » décide pour plus de la moitié de désobéir à une affectation à l’ONF. Nous refusons aussi d’être pris en photo ainsi que la radio des poumons : pour s’occuper des arbres, pas besoin de vérifier si nous sommes tubards. Nous envoyons au ministre de la Défense une lettre standard le 25 septembre 1972 motivant notre refus :

« Le travail que nous projetions de faire dans les associations auprès des plus déshérités de notre société s’inscrit dans un engagement global de notre part. Nous estimons que ce témoignage de notre part qui repose sur notre volonté de paix sera infiniment plus d’“intérêt général” que de travailler à l’ONF financièrement prospère et qui, elle, peut se permettre de payer des employés. Nous n’avons toujours pas reçu l’assurance que notre présence à l’ONF ne concurrencerait pas la main-d’œuvre salariée. D’autre part, nous considérons que le décret du 17 août 1972 nous impose une discipline militaire, un embrigadement que nous avons refusé en demandant le statut d’objecteur de conscience. Les droits élémentaires de tout civil dans une démocratie sont de pouvoir exprimer ses idées, de pouvoir se réunir, se syndiquer s’il travaille, etc. Ce décret nous assimile bien davantage à des militaires qu’à des civils. Pour ces raisons, nous refusons d’accomplir le service national qui nous est demandé aujourd’hui, et nous le refuserons tant que les affectations d’office seront maintenues et que le décret du 17 août 1972 ne sera pas abrogé. N’ayant aucunement été consultés pour cette décision et étant en total désaccord avec elle, nous avons l’honneur de vous demander une audience afin d’examiner ensemble les solutions possibles à ce problème.

Veuillez croire Monsieur le Ministre à nos sentiments les plus sincères. »

Comme je l’avais exprimé dans ma demande officielle d’obtention du statut, je suis un individu qui essaie bon gré mal gré de discerner le bien du mal, le vrai du faux, dans une société qui perd ses repères. Les témoins de Jéhovah sont objecteurs de par leur engagement religieux, les athées comme moi n’ont pas de chemin déjà tracé. Mon acte d’insoumission au service civil a aussi résulté d’une réflexion collective. Nous avons approfondi en groupe tous les arguments pour refuser l’ONF, y compris celui de sa politique de remplacement des feuillus par des résineux, plus rapides de croissance mais préjudiciables aux sols. L’ONF était devenu une « usine à bois ». Incorporé à Saint-Pierre de Chartreuse près de Grenoble, je suis reparti pour Bordeaux. Après notre insoumission-désertion, nous avons repris chacun notre liberté. 

L’armée et la justice ont laissé pourrir la situation, intentant quelques procès de temps en temps. J’ai même témoigné à l’un d’eux, exigeant d’être poursuivi au même titre que l’objecteur assigné : plus nous étions poursuivis devant la justice, plus cela faisait de la publicité pour l’objection de conscience, plus notre cause progressait. Il faut être fier de se retrouver en prison quand c’est le signe de notre liberté de penser à un monde meilleur. L’État ne m’a pas poursuivi, préférant le silence sur ce qui le dérange. J’ai passé le concours pour devenir professeur, j’ai enseigné plusieurs années en situation d’illégalité : un fonctionnaire doit avoir satisfait ses « obligations légales d’activité ». Un jour, peu avant d’avoir 32 ans, j’ai reçu une lettre du recteur de l’académie : « Je vous serais obligé de bien vouloir me faire parvenir toutes justifications établissant votre position au regard des lois sur le recrutement dans la fonction publique. » Il est vrai que j’avais fourni comme papier le fait que j’avais été appelé au service national, mais pas celui qui m’en libérait, et pour cause ! Mon cas n’étant prévu par aucun texte, j’avais le choix : soit être exclu des cadres de l’Éducation nationale, soit m’engager dans l’armée. Dans le premier cas, j’avais droit à une brève dans un journal local. Dans le second cas, je pourrai continuer à enseigner que l’économie n’était qu’une toute petite partie de l’écologie. Il faut savoir désobéir, mais il faut aussi savoir choisir ; j’ai toujours préféré le long terme au court terme.

Avant mon incorporation, j’ai discuté avec le lieutenant-colonel commandant le 22e Rima (régiment d’infanterie de marine) où j’étais affecté. Il a justifié son engagement dans l’armée par l’existence des camps de concentration et le fait qu’il fallait savoir faire la guerre pour être en paix. J’ai expliqué que mon père avait fait 26 mois de camps de concentration, en particulier dans le tunnel de Dora, un des plus épouvantables bagnes nazis. Mon père montait l’ogive avant des V2, ceux qui étaient suspects de sabotage étaient pendus ; mon père est une personne qui ne comptait plus les morts, il en voyait trop. L’existence de l’armée française n’avait pas pu empêcher l’existence des camps de la mort, mais je comprenais le choix du lieutenant-colonel, basé sur une confiance illusoire en la force armée. Il comprenait mon analyse. Mais il ne pouvait concevoir que la fin est déjà dans les moyens utilisés car cela ne s’apprend que si on peut sortir des sentiers battus. 

Incorporé et plus âgé que les gradés qui m’entouraient, on a voulu m’apprendre un chant militaire, j’ai refusé. Le dernier couplet faisait dire à un jeune mourant sur le champ de bataille d’une de nos colonies : « Tu diras à ma mère que nous nous retrouverons.» J’ai exprimé ma surprise (feinte) devant un tel dénouement. L’instructeur a expliqué qu’après la mort, le combattant allait retrouver sa mère au paradis. J’ai déclaré que l’armée se devait à la neutralité en matière religieuse, je ne pouvais donc chanter cela. J’ai été dispensé de chant. Dans la cour, un gradé hurlait : « Bande de bœufs, mettez-vous en rang.» Je rétorquais aussitôt : « On n’est pas des bœufs.» Il s’est tu. On nous faisait répéter des mouvements avec un fusil. À chaque fois que nous devions mettre le fusil autrement, je demandais pourquoi. L’instructeur a explosé au bout de quelques « pourquoi », me menaçant de tous les maux. Mais il s’est calmé, il ne pouvait rien intenter contre moi, il ne pouvait justifier ni ses instructions, ni sa colère. On m’a fait tirer au fusil. Au lieutenant qui commentait mon carton, j’ai dit que peut-être ce serait lui la cible : je refuse la soumission volontaire, j’obéis à ma conscience. L’armée ne m’a gardé que 11 jours… 

Une armée composée d’individus qui déterminent par eux-mêmes pour quoi et comment il faut se battre ne pourrait être utilisée par aucun pouvoir politique. Avec des citoyens objecteurs de conscience, nous n’aurions pas suivi les fantasmes de gloire de Napoléon, nous n’aurions pas mené une guerre mondiale qui a servi de boucherie, nous ne serions jamais intervenus militairement en Indochine ou en Algérie, nous n’aurions pas envoyé des supplétifs en Afghanistan ou en Côte-d’Ivoire, ni plus récemment des avions sur la Libye. La France aurait été un pays déterminant au niveau international pour éliminer toutes les armées et construire une paix durable. Mais pour cela, il faut que notre société accepte d’éduquer les consciences individuelles, ce qui en fait risquerait trop de la remettre en question.


Article écrit par Michel Sourrouille.

Article paru dans le numéro 160 d’Alternatives non-violentes.