Auteur

Christine Laouénan

Année de publication

2011

Cet article est paru dans

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La colère est une émotion saine tant qu'on l'analyse et la maîtrise. En effet, ni un comportement strict (contourner ses émotions pour faire bonne figure au risque d'un coût psychique important) ni laxiste (ne pas contrôler sa colère au risque d'être violent avec autrui, physiquement ou moralement) ne sont des réponses saines. Il faut donc apprendre à s'écouter, et exprimer à autrui les raisons de notre colère sans le juger et le culpabiliser. Si deux personnes laissent leur colère les instrumenter, elles tomberont dans un cercle vicieux où chacun cherche à se justifier en étant agressif envers l'autre.

Inévitable, la colère se présente généralement sous un visage grimaçant ; elle se déverse en excès au moment le plus inopportun. Mais la non-violence permet d’exprimer son courroux en y mettant les formes, favorisant ainsi une communication positive et inventive… 


« Je suis jeune et riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul. »

Dans le récit autobiographique, Mars 1, l’auteur Fritz Angst, qui a publié sous le pseudonyme Firtz Horn, sait qu’à 32 ans un cancer mortel ronge son corps et son âme. Selon lui, cette maladie a été le révélateur de son mal-être. « J’ai été éduqué à mort » ; en effet, il a grandi dans un milieu bourgeois où il était impensable d’exprimer ses émotions.

Certes, à aucun moment de ce récit, il n’est question de colère, mais bien plutôt de tristesse, d’indifférence. Le narrateur a appris de ses parents l’art d’être spectateur de son existence et de contourner les problèmes pour se donner l’illusion de mener une vie harmonieuse. Dans ce quotidien pétri de mensonge, la colère est interdite d’expression. En lisant ce récit implacable, on ne peut que s’interroger sur la nécessité quasi vitale de dire sa révolte.

Selon Christophe André et François Lelord 2, la colère s’exprime sous deux formes : « l’explosion, ce “trop de colère” qui vous permet parfois d’obtenir ce que vous souhaitez à court terme, mais au prix de conséquences néfastes à long terme sur vos relations avec les autres. Puis l’inhibition : rentrer complètement sa colère en la dissimulant à l’autre, et parfois à soi-même… on finit un jour par exploser et souvent au plus mauvais moment. »


Du bon usage de la colère


« Enterrer une colère, c’est enterrer une mine. » Thomas d’Ansembourg

Thomas d’Ansembourg, psychothérapeute, revendique la nécessité d’exprimer sa colère qui « comme toute émotion n’est ni bien, ni mal, elle est, un point c’est tout… C’est le panneau indicateur qui me guide vers une zone sensible de ma personne qui a été heurtée, touchée et qui a retenti à ce que l’autre m’a dit, ou fait 3 ». Au fond, la colère nous informe sur nousmêmes ; d’où la nécessité de l’écouter, l’accueillir « plutôt que de la juger ou de la disqualifier », ajoute-t-il. La colère permet donc de réparer la blessure ou l’offense qui nous a été infligée. Pouvoir exprimer sa colère et savoir qu’elle est entendue nous permet de ne pas la retourner contre nous, de ne pas nous sentir « mauvais ». Si nous nous culpabilisons d’être en colère, nous nous malmenons pour protéger l’autre, celui qui nous a blessés. Selon Alice Miller, psychothérapeute et chercheuse sur l’enfance, « ceux qui ont eu dès l’enfance la possibilité de réagir consciemment ou inconsciemment de façon adéquate aux souffrances, aux vexations et aux échecs qui leur étaient infligés, c’est-à-dire d’y réagir par la colère, conservent dans leur maturité cette aptitude à réagir de façon adéquate 4 ».

Or, dans certaines familles comme celle de Fritz Zorn, la colère est considérée, à tort, comme une émotion négative. L’enfant apprend alors, dès son plus jeune âge, à museler son agressivité, à réprimer ses rancoeurs, de peur de perdre l’amour de ses parents ; en effet, lorsqu’il ne parvient plus à contrôler ses accès de colère — tout à fait normaux (voir encadré) —, il ressent très rapidement une réaction de rejet de ses géniteurs qui le déstabilise profondément, le contraignant alors à adopter une stratégie de protection. Aussi, l’enfant obéit sagement et se tait… Mais l’infidélité à soi-même a un coût psychique : une mauvaise estime de soi, un comportement adapté pour plaire, ce qui freine l’épanouissement de l’être.

Durant sa vie d’écolier et d’étudiant, le narrateur, Mars, a souffert de dépression. « Comme je tenais absolument à être normal et que je ne voulais à aucun prix avoir l’air malheureux, je dévorais mon chagrin. » Or, Judith Viorst, écrivain, caractérise la dépression de « colère intériorisée 5 ». S’il est nécessaire d’exprimer sa colère, il faut néanmoins y mettre les formes. « Je peux montrer ma colère à l’autre mais je ne suis pas obligé de lui envoyer ma violence », ajoute Thomas d’Asembourg. Ce n’est donc pas la colère en soi qui nous dérange, mais bel et bien la façon dont elle est exprimée.

Vous roulez tranquillement en voiture lorsqu’un automobiliste vous fait une queue de poisson : furieux, vous vous répandez aussitôt en invectives. Scène de la vie quotidienne… Pourquoi tant de courroux ? Parce que vous avez eu très peur d’avoir frôlé l’accident. La colère constitue donc une réponse, l’effet secondaire d’une émotion, comme la crainte ; cela peut être également la déception de ne pas être compris, entendu, respecté… La colère est généralement dirigée contre l’autre que nous mettons invariablement en cause : « je suis en colère contre toi », « tu m’as mis en colère ». La personne qui subit notre ire sera donc particulièrement réceptive à ce message « tu » et se sentira responsable de la colère qu’elle a provoquée ; d’où des risques de dévalorisation, de culpabilité… Notre interlocuteur sera également tenté alors de se justifier ou de nous agresser en retour pour mieux se protéger.

C’est ainsi que s’enkystent des conflits où chacun se replie, sûr de son bon droit. Les adversaires risquent également de rentrer dans le cercle vicieux de la violence, chacun rivalisant pour être plus violent que l’autre. Le conflit fait partie des relations parce qu’il permet d’exprimer son point de vue, ses différences ; au lieu de résoudre le conflit, la violence le dérègle.

« Un conflit qui se termine sans rancœur où les ennemis deviennent des amis : voilà le test ultime de la non-violence » écrivait Gandhi. 


Pour un nouveau mode d’expression de la colère


« La violence n’est pas colère, elle est l’échec de la colère. » Isabelle Filliozat 6

Si nous laissons ainsi exploser notre colère, c’est pour provoquer un électrochoc chez notre interlocuteur, le faire changer d’attitude. En exprimant des messages « tu », nous remettons en cause la personnalité de l’autre et non son geste, au risque de le blesser dans son amour-propre. « Tu ne m’écoutes jamais », « tu ne penses qu’à toi »…

Il est donc important d’analyser les émotions premières qui ont suscité notre colère, afin de l’exprimer autrement sans agressivité. On peut faire comprendre à l’autre qu’il nous a contrariés, sans pour autant le blesser, ni le culpabiliser. Il s’agit donc de mettre davantage l’accent sur notre propre réaction. Au lieu de dire : » tu m’as mise en colère », exprimer plutôt son indignation : « je suis en colère ». Nous critiquons l’acte de l’autre, mais nous ne le jugeons pas, nous ne l’accablons pas de reproches. Ainsi, nous nous découvrons capables de décrire nos sentiments, de traduire nos émotions, tout en respectant notre interlocuteur. Ne se sentant pas remis en question, ce dernier saura mieux nous écouter et prendre en compte nos attentes. « Lorsque les gens se sentent compris, il leur est beaucoup plus aisé de s’ouvrir à d’autres possibilités 7 », estime Marshall Rosenberg, psychologue-formateur à la non-violence, citant le philosophe indien Krishnamurti :

« observer sans évaluer est la forme d’intelligence la plus élevée ». 

 

Le courroux nous fait généralement réagir à chaud. Or, il est essentiel également de donner du temps au temps, laisser cette émotion s’apaiser peu à peu, permettre à la réflexion de prendre le pas sur l’émotion, pour mieux s’interroger sur les raisons de notre colère. « Lorsque nous éprouvons de la colère ou de l’aversion à l’égard de quelqu’un, si nous traitons la chose avec indifférence, il est peu vraisemblable que cela s’envenime. En revanche, songer aux injustices qui nous sont faites (croyons-nous), aux mauvais traitements qui nous sont infligés, le ressasser indéfiniment, voilà qui nourrit la haine », exprime le Dalaï Lama 8 qui ajoute : « La colère et la haine, ce sont les hameçons du pêcheur. Il importe absolument de ne pas se laisser crocheter par eux. »

Parallèlement, lorsque nous sommes confrontés à la colère d’autrui, il est bon de s’interroger sur ses besoins et de partager avec lui nos suppositions : de quoi cette personne a-t-elle besoin ou que veut-elle, qu’elle n’a pas reçu ou craint de perdre ? Se sentant écouté, notre interlocuteur sera davantage enclin à s’exprimer ; d’où un dialogue constructif qui peut déboucher sur une solution inventive. Ce ne sont pas les comportements des autres qui nous blessent, mais bien la façon dont nous y réagissons. Aussi, est-il essentiel d’écouter les besoins des autres, tout en restant attentifs aux nôtres.

 

Bon à savoir !


La colère fait partie des sept péchés capitaux définis par saint Grégoire avec l’orgueil, l’avarice, la paresse, la luxure, l’envie, la gourmandise. Pour Boudha, la colère est l’un des cinq obstacles sur la Voie (avec la convoitise, l’agitation, le doute, la torpeur).
 


 

1) Mars, Fritz Zorn, Paris, Gallimard 1981.

2) La force des émotions, François Lelord et Christophe André, Paris, Odile Jacob poche, 2003.

3) Cessez d’être gentil, soyez vrai ! tre avec les autres en restant soi-même, Thomas d’Ansembourg, Éd., Homme 2001.

4) C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, Alice Miller, Paris, Aubier 1983.

5) Les renoncements nécessaires. Tout ce qu’il faut abandonner pour devenir adulte, Judith Viors, Paris, Pocket évolution 2009

6) Que se passe-t-il en moi ? Isabelle Filliozat, Paris, Marabout 2006.

7) Parler de paix dans un monde de conflits. La communication non-violente en pratique, Marshall B Rosenberg, Éd. Jouvence, 2009 

8) L’art du bonheur, Dalaï Lama et Howard Cutler, Paris, Robert Laffont , coll. : « Aider la vie », 1999.

 


 

Gérer la colère des enfants

« Jusqu’à la naissance de mon fils, j’étais un père idéal », raconte le papa d’un enfant de deux ans. En effet, les parents se découvrent souvent autoritaires et péremptoires, notamment lorsqu’il s’agit de gérer au quotidien les colères intempestives de leur progéniture. Dans l’incapacité à mettre en mots leurs émotions, les enfants accumulent, en effet, du ressentiment et s’en libèrent, comme un geyser. Ils explosent alors de colère, pour un « oui » ou pour un « non », laissant leurs parents totalement désemparés.

Malgré son désir d’indépendance, l’enfant a besoin de savoir que ses parents lui opposeront des bornes fermes qui l’aideront à apaiser ses tourments intérieurs. Loin de disqualifier les colères enfantines, il s’agit donc d’y répondre calmement, mais fermement : « j’entends ta colère, mais pour l’instant je suis trop énervé –e- pour pouvoir te répondre». Vous reconnaissez à votre enfant le droit de geindre, tout en imposant malgré tout vos limites. Inutile de réagir à chaud : la bataille serait perdue d’avance. Éviter les sentences culpabilisatrices : « tu n’as pas honte d’être aussi méchant –te- avec ton papa et ta maman ? »

Les parents peuvent également édicter des règles de base : « à la maison, on ne crie, on s’explique calmement ». Et pourquoi pas installer un coin colère où le petit garçon ou la petite fille pourra taper à cœur joie sur ses oreillers pour se défouler ?

Comme les adultes, les enfants détestent qu’on les régente. Aussi, le choix prévaut-il sur l’injonction. « Tu préfères prendre ton bain avant ou après le repas ? »,plutôt que « Je t’ai déjà dit cent fois d’aller te laver ».

Il est bon également de laisser l’enfant exprimer ses colères, ses tristesses ; ainsi, il apprendra progressivement à décrire ses sentiments et à mieux se maîtriser.

Rares sont les parents qui sont des bourreaux dans l’âme, mais poussés par l’exaspération, ils ont tous un jour ou l’autre cédé à la tentation de la répression. « Si les fessées étaient aussi efficaces qu’on le prétend, il n’y aurait pas besoin d’en donner si souvent. Le châtiment corporel n’affirme pas votre autorité mais la supériorité physique du fort sur le faible. Rien de très glorieux », souligne Nancy Samalin. Si vous n’avez pas réussi à maîtriser votre colère, expliquez-le à votre enfant qui sera touché par votre sincérité ; il saura ainsi que son père ou sa mère a aussi ses défauts.

La façon dont les enfants apprennent à gérer cette émotion détermine le caractère de l’adulte de demain.

 

Et encore !

La colère d'un parent : « Il m’a fait un six en math ! » Cette maman en colère manifeste un attachement peut-être excessif, ou un difficile renoncement à la toute-puissance.

La colère d'un enfant de 4 ans : « - J’en ai marre, parce que Maman elle veut jamais. »

- Elle veut jamais quoi ?

- Que c’est moi qui décide ! »

- ah ?

- Je sais, c’est pas possible, mais ça me plaît pas ! »

La colère des jeunes enfants est parfois une dernière tentative de résistance avant de renoncer à leur désir de toute-puissance et d’accepter la réalité : c’est Maman et Papa qui commandent. Daniel Favre 1* nous  explique comment et pourquoi une éducation empathique favorise le processus de maturation psychologique qui permet d’accepter ses sentiments de frustration, d’analyser les évènements, et de trouver des alternatives acceptables. Il s’agit de savoir « délibérer consciemment avec soi-même ». Une éducation trop laxiste prive de cette capacité de délibération intérieure, mais une éducation trop rigide, avec des interdits qui portent sur les désirs, peut aussi inhiber toute saine combativité. Le pédopsychiatre Daniel Marcelli 2 insiste sur l’importance d’accueillir la colère du petit enfant, et quand les parents lui posent une exigence, il explique pourquoi le petit enfant a besoin d’un peu de temps, pour exprimer sa contrariété, puis « choisir d’obéir ».

 

Comment gérer les moments d’affrontement et de crise émotionnelle en classe ?

Quand la tension monte trop, le dialogue n’est plus possible, il n’y a que deux stratégies :

  • soit prendre le dessus (« Tu ne discutes plus et tu t’assois là ! »). Le pire serait sans doute d’avoir le dessous, et cette relation de domination-soumission est parfois temporairement la seule issue, mais au prix d’un tel contentieux qu’il sera indispensable de reparler très vite après, sous peine de règlement de compte différé ou détourné.
  • soit « faire un pas de côté », proposer un compromis et oser différer le traitement du problème (« Bon, je ne vais pas t’asseoir là de force, mais nous en reparlons tout à l’heure : les autres prenez vos cahiers à la page 12 »). Le professeur signale qu’il y aura une suite, ce n’est pas une capitulation, c’est une saine gestion des priorités.

Sans discutailler, mais avec des propos sobres, le prof a intérêt à prendre en compte l’émotion de l’élève (« je vois que tu n’es pas content, tu m’expliqueras le problème dès que nous serons calmés »), tout en rappelant le cadre et l’urgence (« Pour le moment il s’agit de commencer l’exercice de géographie »). Respiration, recentration, temps, diversion, parfois humour, (avec beaucoup de prudence !), passage à l’écrit… sont autant de moyens de mettre à distance l’émotion. Parfois, il est utile de mettre de la distance physique entre les protagonistes (isolement momentané, le temps de se calmer, et non exclusion-punition). L’émotion s’apaise quand la personne envisage une possible sortie honorable de l’impasse où elle s’est mise, ou de l’impasse où on l’a mise.

Les deux stratégies de crise évoquées supposent de reprendre les choses ensuite, quand l’émotion est apaisée : échange de points de vue, réparation des dommages (excuses pour « les mots de trop »), sanction (travail de réflexion sur la règle bafouée), médiation (si une relation est à reconstruire ou un arrangement à trouver), élucidation des malaises qui expliquent (sans les justifier) ces comportements perturbateurs, recherche de solutions plus acceptables, reconstruction d’un accord.

E. M.

1) Daniel Favre, Transformer la violence des élèves, Dunod, 2007.

2) Daniel Marcelli, Il est permis d’obéir, Albin Michel, 2009.


Article écrit par Christine Laouénan.

Article paru dans le numéro 158 d’Alternatives non-violentes.