Auteur

Localisation

Inde

Année de publication

2010

Cet article est paru dans

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En octobre 2007, après 3 années de préparation, 25 000 paysans sans terre de 8 États de l’Inde affluent à Gwalior. Pieds nus ou parfois chaussés de sandales, ils partent pour parcourir à pied 350 kilomètres jusqu’à Delhi, pour y réclamer leurs droits. Cette marche devient un événement mondial. Elle avait été préparée d’une manière exemplaire par le mouvement indien Ekta Parishad d’inspiration gandhienne.

 

* Cet article émane d’Isabelle Valette d’Osia, Stéphanie Feugère, Anaïs Hammel et Samuel L’Orphelin. Tous quatre, d’horizons et de parcours divers, ont séjourné en Inde et se sont engagés dans des mouvements non-violents, notamment en Inde auprès des paysans sans terre. Ils poursuivent actuellement leur engagement en France, tout en continuant de suivre de près les actions d’Ekta Parishad.

Créé en 1991, Ekta Parishad (« forum de l’unité » en hindi) est un mouvement populaire indien d’inspiration gandhienne qui lutte pour la justice sociale. Sous l’action de son leader Rajagopal, cette organisation soutient les populations marginalisées de l’Inde dans leur lutte contre la misère et en faveur de leurs droits fondamentaux, et notamment pour leur droit d’accès aux ressources indispensables à la vie : terre, eau, forêt. À travers des méthodes non-violentes et démocratiques, elle revendique des changements radicaux au niveau social, politique et économique. 

Ekta Parishad regroupe quelque 11 000 organisations de base, réparties dans 13 États fédérés et plus de 4 000 villages. Au total, on estime à près de 10 millions le nombre d’exclu-es touché-es par son action : communautés rurales, paysans sans terre, femmes, adivasis (communautés tribales), dalits (Intouchables).

 


Une méthode de lutte non-violente : les padyatras


Fondée sur les principes gandhiens d’ahimsa (non-violence) et de satyagraha (vérité-force), la stratégie d’Ekta Parishad repose sur deux grands axes : l’accompagnement des communautés vers l’autonomie (développement des capacités de leadership des jeunes, programmes économiques ruraux, festivals culturels) et formulation de revendications adressées aux pouvoirs publics, dans un esprit de dialogue.

Lorsque les négociations échouent cependant, Ekta Parishad recourt alors à la « non coopération active », via les padyatras (marches). C’est ainsi que, quasiment tous les ans depuis 1999, de nombreuses marches, de quelques semaines jusqu’à six mois, sont organisées dans différents États fédéraux, pour interpeller et faire pression sur les autorités locales. Ponctuées de réunions publiques dans chaque village traversé, de théâtre de rue, de consultations des villageois invités à parler de leurs problèmes, ces yatramobilisent des milliers de personnes pour la défense de leurs droits. Outil confirmé en matière de mobilisation de l’opinion publique, elles ont déjà permis la redistribution de milliers de terres aux paysans du Madhya Pradesh et du Chattisgarh, ou la prise en compte de crimes commis contre des tribus vivant dans les forêts. 

Après plus de 15 ans d’existence, ayant réussi à créer un fort ancrage local et à prouver sa capacité logistique et politique à organiser ces marches symboliques au niveau régional, Ekta Parishad a pris conscience de la nécessité de passer à un niveau supérieur et d’exercer une pression sur le gouvernement central.

Janadesh 2007


Fin 2004, Ekta Parishad lance l’idée d’une marche de dimension nationale : Janadesh 2007 (« le verdict du peuple »). L’objectif est d’atteindre la capitale pour revendiquer des changements réglementaires en faveur des sans-terre et afin de sécuriser les ressources des petits paysans et indigènes. 

Le 1er octobre 2007, après 3 années de préparation, 25 000 paysans sans-terre de 8 États de l’Inde affluent à Gwalior. Pieds nus ou parfois chaussés de sandales, ils s’apprêtent à parcourir près de 350 kilomètres. Le 2 octobre, après une matinée de conférences, où interviendront de nombreuses personnalités internationales, le cortège se met en route en musique, porté par l’euphorie de participer à un événement historique. 

C’est aussi à ce moment-là que toute la logistique de la marche se révèle puisqu’il va falloir assurer nourriture, eau, matériel de cuisine, toilettes, soins médicaux et divers autres équipements à 25 000 personnes en mouvement pendant un mois. 

Les responsabilités et les tâches ont été réparties entre les participants ; on compte ainsi 25 groupes de 1 000 personnes, eux-mêmes subdivisés en groupes de 500, 100 et 25 personnes, chacune ayant un rôle déterminé (cuisine, logistique des camps, sécurité, chants…). Chaque jour, les tracteurs et camions se mettent en route tôt le matin, avant le départ des marcheurs, pour aller directement au point d’arrivée déposer le matériel, creuser des sanitaires au bord de la route et préparer le repas et le lieu de repos. Les voitures de médecins et les tanks à eau, font des allers-retours incessants autour du cortège de 8 kilomètres de long. 

Malgré toute cette préparation, des difficultés surviennent : les nuits surprennent par leur fraîcheur, mais les organisateurs parviennent à collecter des couvertures en urgence. Pourtant, les marcheurs, affaiblis par l’effort et par la prise d’un seul repas quotidien, souffrent rapidement de problèmes pulmonaires.

Au matin du 18ème jour de marche, le 19 octobre, un drame frappe le cortège… Venu de l’autre côté de la route, un camion traverse le terre-plein central et percute le groupe de tête, qui s’apprêtait à démarrer. Trois marcheurs indiens meurent sur le coup. L’émotion saisit tout le monde, mais les 25 000 restent incroyablement calmes et se recueillent autour des prières de Rajagopal. Malgré ce drame et l’absence de réponses aux exigences du mouvement, la marche endeuillée reprend, drapeaux en berne.

Dix jours plus tard, après avoir traversé les États du Madhya Pradesh, du Rajasthan, de l’Uttar Pradesh et de l’Haryana, la yatra arrive à New Delhi. Si les médias nationaux ont ignoré le mouvement jusqu’alors, l’arrivée dans la capitale attire les journalistes. À quatre kilomètres du parlement indien (objectif final de la marche), les sans-terre passent une nuit à Jantar Mantar (champ de foire). Face au gouvernement indien qui ne veut pas laisser le cortège cheminer dans New Delhi, les marcheurs entassés commencent à manquer d’eau.

 

Les résultats de Janadesh


Vingt-sept jours de marche, 340 kilomètres parcourus par les 25 000 paysans sans-terre de Janadesh… Muet pendant toute la durée de l’action, et après avoir créé une immense prison à ciel ouvert dans le parc où les Padyatrees s’étaient arrêtés pour la dernière nuit, le gouvernement indien a accédé aux demandes des marcheurs, le 29 octobre 2007. En fin de journée, le ministre du Développement rural est venu annoncer à tous les participants l’accord de créer une Commission nationale pour la réforme agraire, composée pour moitié de membres de la société civile et pour autre moitié de membres du Gouvernement. Les revendications portées par Janadesh ont également abouti à la mise en place d’une loi pour les droits des populations tribales forestières.

 

L’importance de la solidarité internationale


Si le succès de Janadesh est avant tout le résultat de trois années d’efforts et d’organisation de la part d’Ekta Parishad et des marcheurs eux-mêmes, la marche a également été amplifiée par sa visibilité internationale. La solidarité de la communauté internationale envers les paysans sans terre d’Inde est très significative. Elle s’est traduite par la participation de 250 représentants étrangers de 20 pays qui se sont relayés tout au long de la marche, tandis que 25 000 lettres de soutien arrivaient sur le bureau du Premier ministre indien. Ce que nous avons vu pendant Janadesh marquait un changement radical de la communauté internationale. Les organismes internationaux et les individuels sont de plus en plus enclins à joindre des mouvements politiques qui luttent pour une distribution plus équitable du pouvoir. Dans le monde actuel, alors que la mondialisation a tant d’effets négatifs, il est important de considérer sa puissance positive et en tirer profit pour lutter en faveur de plus justice.

Les résultats significatifs de Janadesh ne nous font pas oublier qu’ils ne sont que le début d’une action de longue haleine et que, sans une pression constante de la société civile, les belles promesses risquent fort d’être vaines… Ekta Parishad prépare donc sa prochaine action… Prévue pour 2012, sous le nom de Jansatyagraha 2012, ce sont 100 000 participants qui revendiqueront que les promesses du Gouvernement se traduisent en actes ! Et la solidarité internationale sera, elle aussi, d’une importance démultipliée… La communauté internationale sera invitée à soutenir Jansatyagraha 2012 en participant à la marche ainsi qu’à la campagne « 1 euro par semaine ». 


Article écrit par .

Article paru dans le numéro 156 d’Alternatives non-violentes.