Auteur

François Vaillant

Année de publication

2010

Cet article est paru dans

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Jacques de Bollardière est passé d'une carrière militaire exemplaire à un engagement non-violent. Tout commence alors qu'il interdit l'usage de la torture lors de la guerre d'Algérie. Il va même jusqu'à tout mettre en oeuvre pour rétablir le dialogue entre français et algériens. Sa prise de position l'amènera à prendre des engagements allant à l'encontre même des règles des métiers militaires et il en sera sanctionné. Après avoir quitté l'armée, son discours est complètement engagé pour la non-violence, il va jusqu'à participer à la fondation du Mouvement pour une Alternative Non-violente.

Le nom du général Jacques de Bollardière reste un repère sur la route de tous ceux en quête de liberté. Après être sorti de l’école militaire de Saint-Cyr, cet homme entame une carrière militaire prestigieuse qui le conduit à désobéir aux ordres de Massu qui préconise la torture en Algérie. Il s’engage ensuite en non-violence, notamment contre les essais nucléaires à Moruroa, sur le plateau du Larzac et dans d’innombrables combats pour la justice et la liberté.

Jacques de Bollardière reste un homme hors du commun qui continue à parler à toutes les générations, probablement parce que sa vie est un exemple de courage et de fidélité à lui-même.

Il fut d’abord un chef militaire avec un goût du risque et un courage exceptionnels. Jeune capitaine, il connaît l’ivresse de la victoire en Norvège, quand, le 27 mai 1940, Narvick est reconquise aux Allemands. Il est ensuite sur le front de l’Érythrée contre les Italiens, puis il participe au Proche-Orient à la prise de Damas. Il affronte les troupes allemandes de Rommel à Bir Hakeim puis dans le désert de Lybie où il est blessé. Le 12 avril 1944, il est parachuté en France pour commander, à la demande des Alliés, la résistance dans le maquis des Ardennes. Il est à nouveau blessé en sautant sur une mine et passe les dernières semaines précédant la libération des Ardennes sur un brancard, refusant de quitter son unité. Tout ceci lui vaut d’être décoré des croix de guerre française, hollandaise et canadienne. Il est promu à trente-huit ans officier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur. Il participe ensuite à la guerre d’Indochine durant six années, où, à la tête d’une demi-brigade de parachutistes, il mène des opérations de commando au Laos, au Cambodge et au Vietnam.

Jacques de Bollardière est instructeur à l’École de guerre à Paris quand éclate la guerre d’Algérie. Le Front de libération nationale (FLN) a choisi le moyen de la terreur pour gagner l’indépendance de l’Algérie. Le pouvoir colonial français se laisse entraîner sur ce même terrain de violence ; cette erreur politique conduit le peuple algérien à basculer de façon inéluctable dans le camp des insurgés. En juillet 1956, le général Jacques de Bollardière débarque en Algérie pour y commander le secteur Est de l’Atlas blidéen, entre les dernières maisons d’Alger et les premiers massifs de Kabylie. Dès son arrivée, la question du renseignement lui est posée. Il affirme très clairement que ce que l’on appelle pudiquement « les interrogatoires poussés » sont à proscrire, au risque de tomber dans l’enchaînement sans fin de la violence et de la surenchère de la haine. Il consigne par écrit aux militaires qu’il commande qu’il est exclu de torturer quiconque. Il veut rétablir le dialogue avec la population algérienne. Avec le lieutenant Jean-Jacques ServanShreiber, déjà dans le civil directeur de L’Express, il met sur pied des « commandos nomades » qui vont au contact des populations pour vivre avec elles, engageant des chantiers au profit des habitants. Chaque militaire de ces commandos doit au préalable signer un engagement :

« Je m’engage en outre, sur l’honneur, à respecter la règle des nouveaux commandos nomades : tout musulman sera considéré par moi comme un ami, et non comme un suspect, sauf preuve du contraire… ».

Les résultats arrivent : ce coin d’Algérie connaît fort peu d’attentats de la part du FLN. Cela remonte jusqu’à Guy Mollet. Mais il est déjà trop tard. Une nouvelle organisation de commandement est mise en place dans le secteur de Bollardière, donnant les pleins pouvoirs au général Massu. Très vite le désaccord est total entre eux deux. Le 8 mars 1957, à Alger, Bollardière présente ses objections à Massu : « Je lui dis que ses directives sont en opposition totale avec le respect des droits de l’homme qui fait le fondement même de ma vie et que je refuse d’en assumer la responsabilité. […] J’affirme que s’il accepte le principe scandaleux de l’application de la torture, il va […] laisser déferler un flot de boue et de sang. (…) Je lui dis qu’il va compromettre pour toujours, au bénéfice de la haine, l’avenir de la communauté française en Algérie et que pour moi la vie n’aurait plus de sens si je me pliais à ses vues 1 . » Il s’ensuit un dialogue de sourds, entre Bollardière et Massu, comme plus tard avec d’autres généraux. Bollardière est seul avec sa conscience.

En France, Jean-Jacques Servan-Schreiber vient d’être inculpé d’atteinte au moral de l’armée pour avoir publié plusieurs articles relatant son expérience algérienne et dénonçant l’attitude du gouvernement français. Bollardière lui apporte son soutien par une lettre rendue publique dans L’Express du 27 mars 1957, reprise dans Le Monde du 29 mars 1957. Il sait parfaitement qu’il vient de désobéir à la règle qui veut qu’une lettre donnée à la presse par un officier doit d’abord obtenir l’approbation du ministre des armées. Jacques de Bollardière est mis aux arrêts et sanctionné par soixante jours de prison. En y entrant, il redevient un homme libre. Après le putsch d’Alger en avril 1961, il décide de quitter définitivement l’armée d’active. Il rejoint sa famille en Bretagne. Il a cinquante-quatre ans.


La découverte de la non-violence


Jacques de Bollardière découvre les tenants et les aboutissants de la non-violence lors d’une conférence de Jean-Marie Muller, à Lorient, le 23 octobre 1970. Une belle amitié va désormais se tisser entre les deux hommes. Ils s’écrivent et se voient régulièrement. Bollardière publie en 1972 Bataille d’Alger, bataille de l’homme, ce qui lui vaut d’être invité à donner des conférences dans tout l’hexagone. Et quand on l’interroge sur les moyens pour résoudre les conflits, Bollardière affirme publiquement qu’il préconise désormais les méthodes de la non-violence, et recommande de lire Gandhi, King et les récents ouvrages de Jean-Marie Muller.

On retrouve désormais Bollardière sur tous les fronts des luttes non-violentes. En juillet 1973, il participe à une campagne de protestation contre les essais nucléaires en atmosphère à Moruroa, avec notamment Jean-Marie Muller, Jean Toulat et Brice Lalonde.

Pour la troisième fois, Bollardière est sanctionné par la hiérarchie militaire, mis à la retraite par mesure disciplinaire. Il demande alors au président de la République de le rayer de l’Ordre de la Légion d’honneur et lui renvoie sa plaque de grand officier.

On voit alors Bollardière partout où surgissent des luttes non-violentes. Il participe à la création du Man, soutient les paysans du Larzac, les ouvriers de Lip. On le voit en Bretagne avec les militants écologistes antinucléaires. Il soutient le combat des objecteurs de conscience au service militaire. Le soutien de Bollardière est souvent sollicité, il y répond de toutes ses forces. Mais on ne dira jamais assez que cet homme était d’une fraternité impressionnante, ne jouant jamais le héros. Lui, le résistant, l’humble de cœur, l’artisan de justice et de paix, le chantre de la joie, partageait son amitié avec qui voulait l’accueillir. C’est ainsi qu’on pouvait le croiser aussi bien à Paris chez le chanteur Maxime Le Forestier qu’à Toulouse chez le postier Jean Autier. Innombrables sont ceux et celles qui ont été saisis de tristesse en apprenant le décès de Jacques de Bollardière, le 22 juin
1986, des suites d’un cancer. Son épouse, Simone, a toujours su accompagner Jacques, demeurant fidèle à tout ce qui a fait la vie si remplie de son mari. Elle fait partie aujourd’hui des personnalités fondatrices de la Fondation Non-Violence XXI.


NB. Cet article est très redevable à celui de Vincent Roussel, intitulé « Jacques de Bollardière, le général qui a dit “non” à la torture en Algérie », paru dans ANV n° 119-120, en 2001. Lire également l’ouvrage Jacques de Bollardière, Compagnon de toutes les Libérations, édité par Non-Violence Actualité, 1986, 154 p. (NVA : 02.38.93.67.22).

 


1) Jacques de Bollardière, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, Paris, DDB, 1972, p. 93.


Article écrit par François Vaillant.

Article paru dans le numéro 156 d’Alternatives non-violentes.