Auteur

Thierry Castelbou

Localisation

France métropolitaine

Année de publication

2010

Cet article est paru dans

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Avec cette marche de vingt-cinq jours entre le Sud-Aveyron et la capitale, les paysans, menacés d’expropriation au profit de l’armée, ont écrit une page importante de leur histoire.

Quand le 8 novembre 1978 les paysans du Larzac quittent à pied le village de la Blaquière pour gagner Paris, ils ont déjà derrière eux huit années de lutte. Depuis l’annonce de l’extension du camp militaire, qui concerne directement cent trois familles, mais aurait des répercussions sur toute une région, le choix d’une résistance non-violente s’est imposé, initiée par un jeûne de quinze jours de Lanza del Vasto, et un vaste soutien s’est organisé. Ce n’est pas la première fois que les Larzaciens laissent leur plateau pour s’en aller protester. Dès 1972 ils sont « montés » en tracteur à Rodez, préfecture du département, et en tracteur encore, l’année suivante, ils sont déjà allés jusqu’à Paris, suite à l’arrêté d’utilité publique. À Paris ils ont aussi fait paître des brebis sur le Champ de Mars, s’offrant l’une des plus belles images de leur longue lutte, et retourneront en 1980 sous la Tour Eiffel pour y installer un campement qui durera plusieurs jours. 

Il serait trop long d’énumérer ici toutes les actions qui ont précédé et suivront la marche vers Paris ; sont à noter quand même les grands rassemblements de 1973, 1974 et 1977, qui ont vu jusqu’à 100 000 personnes fouler le sol du Causse, une incursion dans les bâtiments du camp militaire pour dérober des documents (ce qui vaudra à certains jusqu’à trois semaines de prison), plusieurs jeûnes, des mises en culture de terres acquises par l’armée, des renvois de livrets militaires… et des actions de longue durée : l’occupation de fermes, le refus de payer 3 % de l’impôt pour l’affecter au développement de l’agriculture sur le Larzac, l’achat par des militants de terres convoitées par l’armée, la construction illégale de la bergerie de la Blaquière par des centaines de bénévoles…

La marche Larzac-Paris n’a pas été programmée longtemps à l’avance : elle faisait partie des actions possibles, « en réserve ». « Et s’il le faut nous reviendrons à pied », aurait « prophétisé » un des paysans lors de la montée en tracteur. Le 27 septembre 1978, le préfet de l’Aveyron signe les arrêtés de cessibilité, un pas de plus dans la procédure d’expropriation. Comme à chaque offensive du pouvoir, il convient de réagir : une journée d’action nationale le 28 octobre est décidée, où dans plus de cent villes ont été organisées des manifestations ou des animations, un jeûne de quatre jours par une quinzaine de paysans dans la cathédrale de Rodez, relayé par des jeûnes dans une quarantaine de villes…, mais on sent qu’il faut faire encore plus. En novembre, la saison est propice pour une action de longue haleine : il n’y a plus de traite, les semis sont faits, l’agnelage est pour plus tard, c’est le moment ! On ira à Paris à pied, on manifestera pendant 710 kilomètres. Vingt-cinq étapes sont prévues, dont les plus longues s’étirent sur 42 kilomètres.
 

Tenez bon, on est avec vous !


Une vingtaine de Larzaciens feront la marche de bout en bout, mais beaucoup les accompagneront pendant un ou plusieurs jours, et les week-ends le groupe s’agrandira considérablement. Toute une infrastructure suit, qui mobilise presque autant d’accompagnateurs que de marcheurs : intendance, transport des bagages, fourgon sono, fourgon pour le secrétariat et les relations avec la presse, infirmerie. Pour l’hébergement ce sont d’abord les syndicats agricoles qui sont mis à contribution : il ne s’agit pas de s’appuyer sur les seuls comités Larzac, formés de militants actifs acquis à la cause, mais d’élargir le soutien et de s’assurer notamment celui de la profession agricole. À cette époque la FNSEA a le quasimonopole de la représentativité des agriculteurs, mais d’un département à l’autre ses responsables n’ont pas forcément la même sensibilité : son soutien sera quand même officiellement réaffirmé à chaque étape, mais exprimé avec plus ou moins de connivence… ou de distance.  Toutefois il n’est pas difficile, dans chaque région traversée, de trouver un tracteur pour fermer la marche, symbole de l’appui du monde rural. 

Tous les paysans n’avancent pas bâton en main : quelques-uns vont en éclaireur assurer les contacts avec la ville étape suivante ; ils rencontrent les élus, les syndicats ; ils négocient le parcours dans la ville, cherchent une salle pour le meeting du soir, organisent l’hébergement. D’une ville à l’autre, la réalité est diverse : ici le terrain a été bien préparé par un comité Larzac dynamique, là il faut presque tout improviser, ailleurs il faut composer avec des groupes en concurrence pour l’accueil (un soir il y eut dans la même ville deux meetings concomitants !). Au début, les marcheurs sont en terrain connu et le soutien est acquis d’avance : beaucoup de monde les attend le premier jour à midi à Millau pour partager le repas et les accompagner durant la deuxième partie de l’étape. L’accueil est encore évidemment bon à Séverac, à Rodez… Ce sera ensuite plus imprévisible, mais il y aura toujours du monde à rencontrer, à informer, à convaincre. « Car le soir venu, quand les marcheurs ont atteint leur but, fourbus par l’effort, il n’est pas question de se reposer jusqu’au lendemain ; certes les pieds sont dans les pantoufles mais la journée s’achève autour d’échanges et de discussions sur la lutte. Après un bon et copieux repas offert généreusement par la ville qui accueille, une salle des fêtes attend les invités. Ils sont nombreux à se presser autour de la tribune pour voir les visages et surtout entendre les voix du Larzac. Il y a les convaincus, farouches défenseurs de la cause depuis la première heure, et puis les curieux qui ne croient guère à une victoire possible mais veulent en savoir plus. Ils n’hésitent pas à offrir l’hospitalité dans leurs maisons et le dialogue se poursuit jusque tard dans la nuit. Le lendemain à 8 heures […] si les jambes sont lasses […] la motivation demeure dans la tête et dans le cœur. Comment ne pas être réconforté par ce qui a été vécu la veille, par ce soutien sans cesse témoigné, par ces visages souriants, accueillants, et qui vous disent : “Tenez bon, on est avec vous !1 » 

L’un des buts de la marche était que l’on parle du Larzac : de fait la presse a bien relayé l’action et sa raison d’être. Libération a relaté au jour le jour la progression des marcheurs. Les journaux locaux et régionaux ont rendu compte de l’événement que représentait le passage des paysans obstinés, et des envoyés spéciaux de la presse nationale ont fait un bout de route avec eux. Tout au long du parcours, les marcheurs ont vu que les gens étaient au courant et les regardaient passer avec sympathie. Plus même : beaucoup applaudissent, certains offrent des bouteilles, une enfant des bonbons, et les automobilistes et camionneurs ralentis par les marcheurs se révèlent patients et compréhensifs ! Les seules marques d’hostilité s’expriment de manière indirecte : sur le bitume, à plusieurs reprises, des inscriptions (certaines signées du Sac, Service d’action civique) invitent les paysans à faire demi-tour ou les provoquent : « Vive l’armée au Larzac », « Larzac oui. Carnaval non », « Marcheurs, farceurs »… Au fur et à mesure de la progression vers le nord, le sentiment de ne pas souffrir pour rien s’impose : c’est «une marche qui laboure en profondeur »comme le titre Libérationà mi-parcours. Et le journaliste de La Gueule ouverte écrit le lendemain, après trois jours à marcher aux côtés des Larzaciens : « Je souffre avec mes jambes, mes pieds ampoulés […], souffrance accessoire emportée par le plaisir immense de mes yeux, de mes rencontres. Il se passe quelque chose de merveilleusement simple et précieux. »

 

Une arrivée à haut risque


Cependant, alors que la marche en elle-même est déjà un succès, la dernière étape est un souci. « Dans les rangs, quand on parle de l’arrivée à Paris on a mal au ventre. On a peur de ne pas pouvoir aller jusqu’au bout, d’être bloqués avant l’arrivée, peur de débordements et de violence… mais on avance avec cette force qui nous pousse à aller toujours plus loin, conscients du danger qui nous guette, mais au point où on en est on n’a plus rien à perdre ! On sait qu’il y aura beaucoup de monde à Paris et là-haut, comme on dit chez nous, c’est pas comme au Larzac, on n’est pas maître du terrain. Au fur et à mesure que l’on se rapproche de la capitale, la tension et la fatigue se lisent sur les visages. Il est difficile d’obtenir un parcours autorisé par le préfet de police. Plusieurs entrevues ont lieu pourtant entre le comité de Paris, les paysans et le ministère. Enfin le préfet signe un accord pour un parcours autorisé entre la porte d’Orléans et la porte d’Italie. On ne peut oublier cette dernière étape. Ces marcheurs résignés, fatigués, partis depuis trois semaines en croisade depuis le Larzac où, si l’on en croit le gouvernement, les paysans ne sont déjà plus chez eux. Sur ce dernier parcours, signé par le préfet de police, dix-sept mille policiers en rang de chaque côté de l’avenue avec casques et boucliers accueillent les marcheurs. Le silence est pesant, pas un slogan, pas un cri, seul le bruit des bâtons martèle le bitume. On entend aussi le crépitement des appareils photo de milliers de manifestants devançant la foule qui s’étire sur des kilomètres. Le Larzac atteint son apogée. C’est beau, majestueux, cette marée humaine qui s’avance dans un silence recueilli. Plusieurs d’entre nous laissent échapper des larmes d’émotion, de fatigue et d’angoisse. En voyant cette foule impressionnante, on se dit qu’on a gagné, comme après chaque action, en tout cas on veut y croire. On annonce le chiffre de plus de cent mille personnes. Les forces de l’ordre ne sont pas là pour maintenir l’ordre, mais pour provoquer puisque le parcours était autorisé. Alors ça dégénère dans les premiers rangs. Il fallait s’y attendre. Il fallait casser le Larzac. Mais le but est atteint pour les marcheurs et les sympathisants qui échappent tant bien que mal aux échauffourées. La manifestation se termine, le pire a été évité 2. »

Les témoignages sont nombreux et concordants : il y a bien eu lors de cette manifestation des « autonomes » protégés par les CRS, des casseurs à la solde du pouvoir ; les opposants sont trop dangereux s’ils restent non-violents, il faut les « salir » pour les délégitimer. La maîtrise du service d’ordre et le respect des consignes de non-violence données par les organisateurs ont permis d’éviter et la dislocation et la bataille rangée malgré les nombreux tirs de grenades lacrymogènes. Quant au rendez-vous espéré à l’Élysée, il se soldera, sur ordre du président de la République (Giscard d’Estaing), par une entrevue de trois heures avec un délégué du ministère de la Défense dès le lendemain de l’arrivée, avant un retour à la maison. 

Une immense popularité 


Qu’a-t-on gagné avec ce grand périple ? Le Larzac ne sait pas encore qu’il lui faudra tenir encore deux ans et demi avant que l’élection de François Mitterrand scelle enfin sa victoire. Or si l’on n’a pas encore obtenu gain de cause, on sent après la marche que le doute gagne les décideurs : « On ne sait pas comment s’en sortir », aurait avoué un haut fonctionnaire du ministère de la Défense. Dans l’éditorial de Gardarem Lo Larzac de janvier 1979, on lit : « La mobilisation si soudaine des comités Larzac et l’obstination de ces marcheurs a jeté le doute au sein de toutes les institutions, depuis celles du département jusqu’à celles de Paris : les organisations professionnelles, les partis politiques, les Églises, les associations de toutes sortes se raidissent devant l’obstination du Pouvoir. Lui-même perd son assurance, ses électeurs s’émeuvent et ses ténors commencent à hésiter. » 

On peut se demander avec le recul comment la lutte du Larzac a pu mobiliser un si fort et si large soutien et, en particulier, comment cette marche a pu rassembler autant de sympathisants. Cette popularité est d’abord due à l’évidente légitimité de la cause et à l’authenticité des principaux acteurs : de simples paysans que l’arbitraire du pouvoir veut déposséder de leurs biens et de leur outil de travail. Si le Larzac a su maintenir et amplifier cette popularité, c’est certainement grâce à l’option non-violente, maintes fois réaffirmée, renforçant sa légitimité et forçant la sympathie des indifférents. C’est aussi grâce à sa détermination : il a su « durer », endurer l’épreuve du temps, et la marche a bien mis en évidence cette endurance. Mais il y a un élément de plus : le Larzac accepte et assume le fait de représenter plus que luimême. Au-delà d’un objectif très ciblé — le simple abandon du projet d’extension militaire — s’exprime le désir d’une autre France, prenant en compte les problèmes du chômage et du monde ouvrier, mettant en cause l’hypercentralisation de l’État, dénonçant la course aux armements, annonçant la montée des préoccupations écologiques. Cette dimension politique aura gêné quelques soutiens de la première heure parmi les milieux agricoles conservateurs, mais elle aura donné au Larzac une ouverture considérable et irréversible. 

Trente-deux ans après, qu’en retiennent-ils principalement ? Pour conclure, j’ai posé la question à trois des nombreux acteurs de cette épopée. Pour José Bové : « Le plus important a été la durée : on a marché pendant un mois, cela nécessite un engagement de chaque personne et au fur et à mesure de l’avancée se créée un sentiment collectif très fort. En terme de mobilisation une manifestation aussi longue a un impact comparable à celui d’une grève de la faim. On fait monter la pression. » Pierre Burguière, qui s’occupait des contacts avec les villesétapes, se rappelle les difficultés liées au succès : « Au début il y avait peu de marcheurs extérieurs, mais avec le temps, la presse en a parlé, et on a eu de plus en plus de monde : on annonçait trente ou quarante personnes de plus pour l’hébergement, et il y en avait finalement quatre vingt ou même cent ! » Mais ce qui l’a le plus marqué c’est la solidarité qui s’est exprimée de manière si forte pendant la marche. Quant à Hervé Ott, il considère que « la marche a eu un impact considérable, elle a permis de cumuler tous les acquis précédents de la popularité. Dans sa symbolique elle a imagé le peuple se rendant au lieu du pouvoir central pour réclamer justice. »


1) Extrait d’un article rétrospectif de Christiane Burguière, « Il y a vingt ans », paru dans Gardarem lo Larzac de novembre 1998. Gardarem lo Larzac, publie tous les deux mois des nouvelles de la vie du Larzac et de ses solidarités actives (Abonnement : 18 euros, à GLL, Montredon, 12100 La Roque-Sainte-Marguerite). Site : www.larzac.org/

2) Ibidem.


Article écrit par Thierry Castelbou.

Article paru dans le numéro 156 d’Alternatives non-violentes.