César Chavez et la longue marche des campesinos, 1966

Auteur

Jean-Marie Muller

Localisation

Mexique

Année de publication

2010

Cet article est paru dans

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César Chavez reste encore trop méconnu en Europe. L’engagement de cet ouvrier agricole mexicain pour défendre les droits de ses compatriotes travaillant dans les champs californiens reste mémorable. Il a choisi l’action non-violente par pragmatisme, et prit la tête d’une marche exemplaire.

« Nous ne sommes pas non-violents parce que nous voulons sauver notre âme. Nous sommes non-violents parce que nous voulons obtenir la justice sociale pour les ouvriers. Qu’importe aux pauvres que l’on construise d’étranges philosophies de non-violence si cela ne leur donne pas de pain. » César Chavez 

C’était le 1er août 1972 et, depuis cinq heures du matin, je participais à un piquet de grève organisé par le syndicat national des ouvriers agricoles, la National Farm Workers Association (NFWA), sur le front des vignobles de Delano, à quelque 250 kilomètres au nord de Los Angeles (Californie). Vers dix heures, celui dont le nom et le visage s’identifient à La Causa de ces campesinos vient se mêler aux grévistes : c’est ma première rencontre avec César Chavez. Dès le premier abord, cet homme de petite taille se montre particulièrement affable. Son beau visage d’indien, où se reflètent à la fois son calme et sa détermination, s’illumine fréquemment d’un large sourire. Il sait la responsabilité qui pèse sur lui, mais elle ne l’écrase pas. Il sait que ses adversaires — les propriétaires terriens de l’agribusiness (l’agriculture d’affaires) — nourrissent à son encontre une hostilité farouche, mais sa conviction de lutter pour la justice le protège de l’angoisse et lui donne une grande sérénité.

Né le 31 mars 1927, non loin de Yuma, dans l’État d’Arizona, César Chavez est le petit-fils d’un émigré mexicain. Comme la plupart des ouvriers agricoles de Californie, il est donc un Chicano (déformation de mexicano). Dès l’age de dix ans, il partage la vie des campesinos  qui parcourent les champs, les vignobles et les vergers du sud-ouest des États-Unis pour tenter de se faire embaucher au moment de la récolte. C’est donc à travers son expérience personnelle que Chavez s’est convaincu que les ouvriers agricoles resteraient les victimes impuissantes d’un système économique impitoyable tant qu’ils n’auraient pas la capacité de s’unir et de s’organiser dans un syndicat. Ainsi, sous son impulsion, dès 1965, les ouvriers agricoles organisent manifestations, marches, grèves et boycotts afin d’obliger les propriétaires terriens à venir s’asseoir à la table de négociations et à signer un contrat syndical qui garantisse les droits de leurs employés.

 

Un homme pragmatique


Son expérience a également convaincu Chavez que la violence ne pouvait être d’aucun secours pour les ouvriers agricoles dans leur confrontation avec leurs adversaires. Selon lui, les oppresseurs bénéficient du monopole des instruments de la violence et ce serait pour les opprimés une erreur tragique de penser qu’ils doivent s’armer de ces armes-là. C’est pourquoi Chavez a choisi délibérément de défier les propriétaires terriens avec les seules armes de la non-violence. 

Tout en étant animé de profondes convictions, Chavez est un homme pragmatique et, selon lui, c’est l’efficacité de la non-violence qui, en définitive, constitue l’argument décisif qui la justifie : « Nous donnons une grande importance à l’action, m’a-t-il dit. Nous devons continuer de prouver que la non-violence réussit et cela n’est pas possible à moins d’agir. Si vous ne faites pas d’actions, alors la non-violence ne marche pas et les gens commencent à être violents. Il faut agir, agir, agir, de façon à avoir des résultats, de façon à pouvoir dire aux gens : “Ça marche, la non-violence est efficace”. » Selon Chavez, ceux qui ne sont pas confrontés sur le terrain aux difficultés de l’action ne pourront avoir de la non-violence qu’une conception fallacieuse, celle qui correspond précisément aux caricatures qu’en donnent volontiers ceux qui la récusent sans la connaître.

 

La marche sur Sacramento


Afin de populariser la lutte des ouvriers agricoles, Chavez décide en 1966 d’organiser une marche sur Sacramento, la capitale de l’État de Californie, située à quatre cents kilomètres de Delano. La marche doit se terminer devant le Capitole afin d’interpeller le gouverneur démocrate de Californie « Pat » Brown qui, jusqu’à présent, s’est abstenu de prendre quelque initiative que ce soit pour favoriser une solution du conflit en cours. Cette marche veut être une manifestation pour les « droits civiques » des campesinos et rappeler la marche de Selma vers le Capitole de Montgomery, capitale de l’État d’Alabama, organisée en 1965 par Martin Luther King pour demander que justice soit rendue aux Noirs. 

Cependant, dans l’esprit de Chavez, cette marche ne doit pas être seulement une manifestation de protestation et de revendication des travailleurs agricoles, elle doit s’enraciner dans la tradition culturelle des Mexicains qui elle-même s’enracine dans le christianisme. Cette marche est donc conçue comme un pèlerinage — peregrinacion. Il est donc convenu qu’une bannière à l’effigie de Notre-Dame de Guadalupe — la patronne des campesinos mexicains — se trouverait en tête du cortège avec les drapeaux américain et mexicain et le drapeau rouge frappé de l’aigle noir, emblème du syndicat. Au demeurant, la présence de la Vierge de Guadalupe en tête de la marche n’a pas seulement une signification religieuse, elle a aussi, étroitement liée à elle, une signification politique. Pendant la révolution mexicaine, les paysans armés d’Emiliano Zapata portaient sa bannière. Ainsi la Vierge de Guadalupe allait crier : « Huelga ! » (grève en espagnol) aux catholiques hypocrites qui dénonçaient le pèlerinage et la grève. 

Les campesinos firent un autre emprunt à l’histoire mexicaine. Ils décidèrent de faire une proclamation (pronunciamento) à l’occasion de leur marche sur Sacramento :

« Nous sommes conscients de la signification historique de notre pèlerinage. Le chemin que nous allons parcourir suit une vallée qui est bien connue de tous les ouvriers agricoles mexicains. Dans cette même vallée, les Mexicains se sont sacrifiés durant ces cent dernières années. Nous avons versé notre sueur et notre sang sur cette terre pour enrichir d’autres hommes. […] Nous avons souffert un nombre incalculable de maux et de crimes au nom de la loi de ce pays. Maintenant, nous ne souffrirons que pour mettre un terme à la pauvreté, à la misère et à l’injustice, avec l’espérance que nos enfants ne seront pas exploités comme nous l’avons été. […]

À travers la Californie, à travers tout le Sud-Ouest des États-Unis, partout où vivent des Mexicains, partout où vivent des ouvriers agricoles, notre mouvement va s’étendre comme un incendie à travers une plaine brûlée par le soleil. Notre pèlerinage est le flambeau qui éclairera notre Cause pour faire voir à tous les ouvriers agricoles ce qui est survenu ici, en sorte qu’ils puissent faire ce que nous avons fait. L’heure de la libération de l’ouvrier agricole est venu. Notre lutte s’inscrit dans le sens de l’histoire. Viva la Huelga ! Viva la Causa ! » 

Le départ a lieu le 17 mars 1966. La marche doit durer vingt-cinq jours et atteindre Sacramento le dimanche de Pâques, le 10 avril. Chaque soir, les campesinos organisent un grand rassemblement dans la ville où ils font étape.

Le 6 avril une nouvelle surprenante est annoncée à Chavez. Un dirigeant de la société Schenley, qui était la cible privilégiée du boycott, désire le rencontrer immédiatement afin de négocier avec lui. La nouvelle se répand bientôt parmi les marcheurs qui l’accueillent avec des cris de joie. Ce premier succès vient couronner leurs efforts et ils ne doutent plus de faire entendre raison aux autres propriétaires. Chavez quitte aussitôt la marche pour aller à San Francisco occuper le siège qui lui est offert à la table de négociation. Les deux parties signent ce jour-là un accord selon les termes duquel la société Schenley reconnaît le NFWA comme le seul interlocuteur habilité à négocier avec elle au nom des ouvriers. Par ailleurs, il est précisé que dans un délai de 90 jours, des négociations seront organisées en vue de la signature d’un contrat syndical (celui-ci sera effectivement signé le 21 juin 1966). 

Comme prévu, les marcheurs arrivent à Sacramento le jour de Pâques. L’entrée des campesinos dans la ville est saluée par une foule de quelque 10 000 personnes qui les accueillent devant le Capitole. Parmi les marcheurs, seuls 57 ont fait tout le parcours et ce sont eux qui ont le rang de dignitaires pendant le grand meeting qui suit leur arrivée. Pendant plusieurs heures, des discours sont prononcés qui tous célèbrent le courage et la détermination des huelguistas de Delano et annoncent leur victoire prochaine, pourvu que la solidarité de tous les hommes épris de justice ne leur fasse pas défaut. Au demeurant, la toute récente capitulation de Schenley est là pour montrer que l’optimisme des discours n’était pas surfait.

Comme il fallait s’y attendre, le gouverneur Brown n’était pas au rendez-vous que les grévistes de Delano lui avaient fixé. Son absence n’empêcha pas la marche de connaître un grand retentissement dans l’opinion publique. Les adversaires de Chavez ne purent pas l’ignorer. Un article paru dans la revue American Opinion lui a fait à sa manière une grande publicité : « À proximité de Sacramento, les marcheurs furent rejoints par des communistes, des gauchistes et de braves gens égarés venus de toute la Californie du Nord. Les marcheurs portaient des symboles religieux afin de faire appel hypocritement au catholicisme des Américains-Mexicains de la région. De nombreux agitateurs portaient des pancartes déclarant qu’ils entendaient déclencher une révolution. Quelle révolution veulent-ils ? Voyons, c’est une révolution déjà annoncée par Martin Luther King pendant leur Croisade des Citoyens. Et, évidemment, les communistes lui ont donné leur soutien le plus total. C’est pourquoi il n’est pas difficile pour ces apprentis-révolutionnaires de deviner ce que les propriétaires leur réservent pour les jours qui suivent. » Mais rien n’arrêtera la longue marche des campesinos jusqu’à la victoire.

Le jeûne de César Chavez


Le 14 février 1968, Chavez décide d’entreprendre un jeûne indéterminé. Celui-ci n’a pas pour but d’exercer une pression sur ses adversaires, mais de maintenir l’unité de son mouvement dans la non-violence. Parmi les nombreux messages de sympathie qu’il recevra, l’un d’eux est signé Martin Luther King : « Votre engagement passé et présent témoigne d’une manière particulièrement éloquente du pouvoir constructif de l’action nonviolente et de l’impuissance des représailles violentes. Vous êtes, aujourd’hui, un exemple vivant de la tradition gandhienne qui représente une grande force pour le progrès social et pour la réconciliation des hommes.» C’était peu de temps avant son assassinat. Le jeûne de Chavez aura un impact profond sur les campesinos et il commence à se réalimenter au bout de vingt-et-un jours.
 

Chavez en prison


À plusieurs reprises, Chavez devra répondre de son action devant la justice, le boycott qui deviendra l’arme principale du syndicat étant déclaré illégal. Le 4 décembre 1970, il passe en procès et il est condamné à rester en détention jusqu’à ce qu’il donne l’ordre d’interrompre le boycott. Avant d’être emmené en prison, il a le temps de demander aux ouvriers de continuer le boycott jusqu’à la victoire. Son emprisonnement ne pouvait avoir et n’eut d’autre effet de que de renforcer la détermination des campesinos. Finalement, la Cour suprême de Californie donna l’ordre, la journée du 24 décembre, de mettre Chavez en liberté. C’eût été trop que de lui faire la faveur de lui offrir une nuit de Noël en prison… Après quarante ans de lutte incessante, après avoir gagné beaucoup de batailles qui lui ont permis d’atteindre son objectif, l’organisation d’un syndicat des ouvriers agricoles fort et reconnu, César Chavez est mort le 23 avril 1993. Avant tout, son combat non-violent était un combat pour la dignité des hommes.

 


Article écrit par Jean-Marie Muller.

Article paru dans le numéro 156 d’Alternatives non-violentes.