« La non-résistance au mal par la violence » chez Tolstoï

Auteur

Jean-Marie Muller et Michel Aucouturier

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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Dans cet article, Michel Aucouturier et Jean-Marie Muller se penchent sur la compréhension littérale de la doctrine chrétienne de l’amour des hommes et de « la non-résistance au mal par la violence » chez Tolstoï. L’écrivain russe donne dans son essai En quoi consiste ma foi de 1882 les bases de ce que Gandhi appela plus tard « la non-violence ».

La compréhension de ce que Tolstoï exprime par « la non-résistance au mal par la violence » est centrale pour saisir combien l’écrivain d’Iasnaïa Poliana a jeté les bases de ce que Gandhi appela plus tard « la non-violence ». Michel Aucouturier et Jean-Marie Muller apportent à ce sujet un éclairage décisif.

 

La doctrine de la non-résistance au mal (ou au méchant) est exposée pour la première fois et longuement argumenté par Tolstoï dans son essai En quoi consiste ma foi (1882), à partir du quatrième commandement du Christ dans le Sermon sur la montagne : « Vous avez entendu qu’il a été dit : œil pour œil et dent pour dent. Eh bien, moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre ; veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui-même ton manteau ; te requiert-il pour une course d’un mille, fais-en deux avec lui… » (Matthieu, 5, 38-40, Trad. de la bible de Jérusalem)

 

C’est la révélation du sens authentique de ce commandement, obscurci par les commentaires restrictifs qu’en font les Églises, qui est la pierre d’angle du christianisme de Tolstoï : « Lorsque j’ai compris, écrit-il, que les mots : ne résiste pas au mal signifiaient : ne résiste pas au mal par la violence, toute ma représentation antérieure du sens de l’enseignement du Christ s’est soudain transformée, et j’ai été pris d’horreur devant non pas l’incompréhension, mais cette étrange compréhension de son enseignement où j’étais jusque-là. Je savais, nous savons tous, que le sens de la doctrine chrétienne est dans l’amour des hommes. Dire : tendre la joue, aimer ses ennemis, c’est exprimer l’essence du christianisme. Je le savais depuis l’enfance, mais pourquoi ne comprenais-je pas le sens de ces mots simples simplement, mais y cherchais-je un sens figuré ? Ne résiste pas au méchant signifie ne résiste pas au méchant, jamais, c’est-à-dire ne commets jamais la violence, c’est-à-dire un acte qui est toujours opposé à l’amour. Et si cela t’expose à une offense, supporte l’offense et n’inflige quand même pas de violence à autrui. Il a dit cela si clairement et simplement qu’on ne peut le dire plus clairement… » (En quoi consiste ma foi, II).

 

L’idée de la non-résistance au mal (ou au méchant) est pour Tolstoï la quintessence du message chrétien, mais seulement à la condition d’être prise à la lettre, comme un commandement absolu ne souffrant pas de restrictions ni d’exceptions : « La thèse de la non-résistance au méchant est la thèse qui rassemble toute la doctrine en un tout, mais seulement lorsqu’elle n’est pas une maxime, mais une règle, dont l’exécution est obligatoire, lorsqu’elle est une loi. Elle est comme une clef qui ouvre tout, mais seulement lorsqu’on met cette clef dans la serrure. En faire une maxime dont l’exécution est impossible sans aide surnaturelle, c’est réduire à néant toute la doctrine. Comment pourrait paraître aux hommes autre qu’impossible une doctrine dont on a retiré la thèse centrale, qui rassemble tout ? À ceux qui ne croient pas, elle apparaît même comme sotte et ne peut apparaître autrement » (En quoi consiste ma foi, II).

 

Attaché à l’interprétation littérale des préceptes du Christ, Tolstoï suit Matthieu en utilisant le terme de « résistance au mal», sans autre spécification. Mais s’il proscrit la résistance, c’est qu’elle implique la violence « ne résiste pas au méchant, précise-t-il plus loin, jamais, c’est-à-dire ne commets jamais la violence, c’est-à-dire un acte qui est toujours opposé à l’amour ». Et il conclut ainsi l’examen de ce commandement : « Ce quatrième commandement a été le premier commandement que j’ai compris et qui m’a ouvert le sens de tous les autres. Le quatrième commandement simple, clair, exécutable dit : ne résiste jamais par la force au méchant, ne réponds pas à la violence par la violence : si on te bat, supporte-le, si on t’enlève quelque chose, abandonne-le, si on te force à travailler, travaille, si on veut te prendre ce que tu considères comme tien, donne-le » (En quoi consiste ma foi, VI).

 

Pour Tolstoï, le sens de ce commandement est clair : la réponse au mal par la violence ne fait que le perpétuer : « Le Christ dit : vous voulez détruire le mal par le mal. Cela n’est pas raisonnable. Pour qu’il n’y ait pas de mal, ne faites pas le mal » (En quoi consiste ma foi, VI).  Si ce commandement, inscrit dans le Nouveau Testament et enseigné par toutes les Églises chrétiennes, n’est cependant pas appliqué, c’est qu’il condamne en fait toutes nos institutions politiques, sociales, religieuses — non seulement l’armée et la police, mais également tout l’appareil pénitentiaire et l’institution judiciaire —, qui sont fondés sur la répression du mal et du méchant. L’appliquer littéralement suppose la fin de ces institutions : Tolstoï en est bien conscient, mais il ne recule pas devant cette véritable refondation de la société humaine sur les bases d’une morale personnelle authentiquement chrétienne.

 

« La non-résistance au mal par la violence » chez Tolstoï

- Jean-Marie MULLER

Selon le texte de l’Évangile, traduit littéralement du texte latin de la Vulgate établi par saint Jérôme au début du Ve siècle, Jésus aurait dit : « Vous avez entendu qu’il a été dit : œil pour œil et dent pour dent. Eh bien ! Moi je vous dis de ne pas résister au méchant (Matthieu, 5, 38-39). » Une telle traduction ne peut être qu’un contresens : il est absurde d’enseigner de ne pas résister au méchant. Après une étude approfondie du texte grec et de son contexte, Robert Pirault conclut que le sens du conseil évangélique est de ne pas rivaliser avec le méchant en voulant l’imiter, mais d’inventer une autre réplique que celle qui consiste à copier la méthode de l’adversaire1. La traduction qu’il propose est celle-ci : « Ne résistez pas au mal en imitant le méchant. » Et il souligne l’analogie de ce conseil avec celui du livre des Proverbes : « Ne réponds pas à l’insensé selon sa folie, de peur que tu ne lui ressembles toi-même 2. »

 

Imiter le méchant, c’est commettre le même mal que lui. « Aux yeux de la vérité, écrit Tertullien, la vengeance est dénoncée comme une compétition de méchanceté. Quelle différence en effet entre l’agresseur et l’agressé, sinon que l’un est surpris à commettre un méfait le premier, l’autre le second ? Mais l’un et l’autre sont accusés d’avoir offensé un homme, aux yeux du Seigneur qui interdit et condamne toute espèce de mal. (…) C’est pourquoi c’est un impératif absolu de ne pas rendre le mal pour le mal 3. »

 

Dans son livre Quelle est ma foi ?, publié en 1884, Léon Tolstoï raconte comment il se convertit à la doctrine du Christ et comment cela changea toute sa vie. Le passage de l’Évangile qui devint pour lui « la clef de tout 4 », et lui ouvrit le sens de l’enseignement de Jésus, ce sont les versets 38 et 39 du chapitre V de l’Évangile selon Matthieu qui abrogent la loi du talion et invitent le chrétien à ne pas résister au mal par la violence. Tolstoï veut comprendre ces paroles dans leur acception directe et récuse toutes les tergiversations qui permettent de les contourner. Pour lui, leur signification est claire: « Ne commets jamais la violence ; en d’autres termes : ne commets jamais aucun acte contraire à l’amour 5. » « Dès que j’eus saisi le sens simple et exact de ces mots, tels qu’ils ont été dits, précise-t-il, aussitôt (…) tout se fondit en un ensemble harmonieux, chaque partie complétant l’autre, comme les morceaux d’une statue brisée que l’on rapproche selon les règles. Dans le Sermon sur la Montagne ainsi que dans tous les Évangiles, de tous côtés, je voyais s’affirmer la même doctrine de la non-résistance au mal par la violence 6. »

 

La pensée de Tolstoï est souvent présentée comme si elle était fondée sur le principe de la simple « non-résistance au mal », ce qui ne peut que nourrir des malentendus. Serge Tolstoï, le petit-fils de l’écrivain russe, m’a assuré, en 1993, que son grand père utilisait toujours l’expression de « non résistance au mal par la violence ». Tolstoï s’est exprimé clairement sur les confusions qui sont si fréquentes sur ce verset de l’Évangile : « Au lieu de comprendre qu’il est dit : “Ne t’oppose pas au mal ou à la violence par le mal ou la violence”, on comprend : “Ne t’oppose pas au mal”, c’est-à-dire sois indifférent au mal, alors que lutter contre le mal est le seul but extérieur du christianisme, et que le commandement sur la non-résistance au mal par la violence est donné comme le moyen le plus efficace de lutter contre lui. Il est dit : “Vous êtes habitués à lutter contre le mal par la violence et par la vengeance, c’est un mauvais moyen, le meilleur moyen n’est pas la vengeance, mais la bonté 7. »

 

1) Texte inédit.

2) Les Proverbes, 26, 4.

3) Tertullien, De la patience, Paris, Le Cerf, coll. Sources chrétiennes, 1999, p. 93.

4) Léon Tolstoï, Quelle est ma foi ?, Paris, Stock, 1923, p. 12.

5) Ibid., p. 18.

6) Ibid., p. 15-16.

7) Léon Tolstoï, Rayons de l’aube, Paris, Stock, 1901, p. 36.


Article écrit par Jean-Marie Muller et Michel Aucouturier.

Article paru dans le numéro 153 d’Alternatives non-violentes.