Éducation à la non-violence au Cameroun

Auteur

Jean-Blaise Kenmogne et Kä Mana

Localisation

Cameroun

Année de publication

2009

Cet article est paru dans

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La formation à la non-violence au Cameroun est la réponse à une nécessaire transformation sociale qui passe par un changement des esprits et s'impose comme la seule issue face à la violence qui semble faire partie intégrante du paysage. A l'appui de sessions de formation, d'ateliers, de conférences, de marches publiques ; à l'appui de réseaux d'écoles, de chefferies, d'églises et de mosquées ; enfin, à l'appui d'un ouvrage et de guides pédagogiques, le CIPCRE souhaite transmettre et faire imprégner dans la vie quotidienne des participants la philosophie de la non-violence et changer la vision péjorative internationale qui est communiquée sur l'Afrique.

Alors que beaucoup de personnes estiment que la violence est partout une fatalité, et que l’Africain, notamment, ne s’en sortira jamais, des Camerounais(es) montrent qu’il est possible de vouloir une société de non-violence, en la construisant dès aujourd’hui, exemples à l’appui.


Face au déchaînement des orages de la violence dans la société africaine en général, et dans la société camerounaise en particulier, le Cercle international pour la promotion de la création (CIPCRE) s’est lancé depuis quelques années dans un programme d’éducation à la non-violence. Ce programme concerne à la fois :

  • la formation des animateurs et acteurs de la société civile pour la transformation non-violente de la société camerounaise ;
  • les campagnes de grande ampleur dans les communautés catholiques, protestantes et islamiques en vue de promouvoir une culture de la concorde sociale et du développement solidaire ; 
  • • les publications destinées au grand public sur les enjeux de la paix dans nos sociétés africaines embrasées par des tragédies meurtrières.

 

Former les esprits, les consciences et les intelligences à la non-violence


La formation des animateurs et acteurs de la société civile relève d’une démarche restreinte. Elle rassemble quinze à trente personnes autour d’un spécialiste, une personnalité capable de former les esprits, les consciences et les intelligences à la philosophie de la non-violence. La formation porte chaque fois sur le message des grandes figures qui ont incarné la non-violence, ses dynamiques d’humanité, et ses enjeux dans la société actuelle, dont les multiples crises et les innombrables guerres montrent à quel point il faut au monde un nouveau tournant de civilisation. Depuis la Première Guerre mondiale, et jusqu’à l’actuelle guerre d’Irak, en passant par la Shoa, Hiroshima et Nagasaki, Sabra et Chatila, et tous les autres drames comme ceux du Libera, de la Sierra Leone, du Darfour, de la Corne de l’Afrique ou de la région des Grands Lacs, on ne peut pas ne pas voir aujourd’hui que ce tournant est indispensable et urgent. Il exige une dynamique éducative de grande envergure pour les forces de transformation sociale.

Ces dernières années, le CIPCRE a fait appel au militant et philosophe français Jean-Marie Muller pour assurer la formation à la non-violence à une trentaine d’agents de transformation sociale qui travaillent en son sein ou avec lui. En même temps que cette formation aux principes, à la philosophie et aux stratégies de la non-violence, une réflexion interne continue d’être menée au sein même du CIPCRE pour générer des dynamiques d’éducation à la résolution non-violente des conflits, en fonction des événements majeurs de la vie sociale comme les conflits entre éleveurs et agricultures dans certaines zones du pays ou les émeutes de février 2008 qui virent des milliers des jeunes se déverser dans les rues de grandes villes pour incendier des voitures, détruire les infrastructures publiques et s’attaquer à tous les symboles visibles de l’État.

Les hommes et les femmes formés au cours des sessions organisées par le CIPCRE animent l’une des expériences de transformation sociale les plus fertiles dont le CIPCRE irrigue la société camerounaise : l’expérience de la Campagne semaines pascales (CSP).

Il s’agit, chaque année, de mobiliser les communautés catholiques, protestantes et musulmanes ainsi que les chefferies traditionnelles, les responsables politiques, les autorités administratives et les grands médias autour d’un important problème de société.

Cela en organisant, dans les grandes villes du pays, des sessions de formation, des causeries éducatives, des ateliers de réflexion, des conférences-débats, des marches publiques et des célébrations interreligieuses destinés à toucher toutes les forces vives de la société pour changer les mentalités et les pratiques sociales.

Depuis bientôt quatre ans, la Campagne semaines pascales portent sur la lutte contre la violence. Plus spécifiquement : la lutte contre la violence faite aux enfants et la violence faite aux femmes. La campagne de cette année 2009, par exemple, est consacrée à la lutte contre la déshumanisation des rites de veuvage. Les années précédentes, le CIPCRE s’était particulièrement concentré sur le trafic des enfants à des fins d’exploitation sexuelle, et sur la dépravation de la dot comme principe de marchandisation des femmes et voie ouverte aux violences physiques et psychiques innombrables. Les années qui viennent, la Campagne semaines pascales seront de plus en plus consacrées aux violences politiques et économiques dans l’ordre mondial. Comme chacun le sait, l’esprit de cet ordre mondial nourrit les ogres et les minotaures qui dirigent l’Afrique dans beaucoup de ses États.

Par leur engagement dans l’expérience de la Campagne semaines pascales, les responsables formés dans les sessions restreintes sont devenus des animateurs sociaux dans le cadre d’une véritable formation populaire à la non-violence. Leur action vise des milieux précis :

  • les écoles où les jeunes prennent conscience des dangers auxquels ils sont confrontés face aux violences du proxénétisme ;
  • les chefferies traditionnelles qui sont capables de lancer des actions contre des pratiques de veuvage dégradantes et déshumanisantes
  • • les églises et les mosquées, où les prêtres, les pasteurs et les imans ont le pouvoir de donner aux croyants et croyantes une vision non-violente du monde à travers une interprétation non-violente des textes sacrés.

Dans la mouvance des activités de la Campagne semaines pascales sont nées des commissions Justice, Paix et Sauvegarde de Création (JPSC), dont les branches protestantes et musulmanes s’allient aux commissions diocésaines Justice et Paix pour la formation des jeunes dans les paroisses et les mosquées sur la résolution nonviolente des conflits, et pour la défense pacifique des droits humains. Ces commissions organisent des groupes d’action locale qui prennent directement en charge les problèmes dans les quartiers ou dans les tribunaux pour que les conflits ne dégénèrent pas en violences meurtrières ou en haines irrémédiables. En même temps, le CIPCRE dispose sur le terrain des relais qui assurent le suivi des activités de la Campagne semaines pascales au fin fond du Cameroun, dans les communautés rurales comme dans les coins reculés des bidonvilles. Ces relais, appelés Comités d’organisation et de suivi (COS), ont pour tâche d’observer la société dans son fonctionnement réel et d’intervenir auprès des acteurs sociaux pour promouvoir une vision non-violente du monde et une dynamique permanente des résolutions non-violentes des conflits. 

C’est ainsi que l’action du CIPCRE a pu porter beaucoup de fruits dans les conflits qui opposent agriculteurs et éleveurs dans le Nord-Ouest du Cameroun, grâce au développement du système de parcage nocturne de bêtes (Night Paddock), système qui a permis aux agriculteurs d’utiliser comme engrais les matières fécales laissées par les bêtes parquées et de ne plus considérer les éleveurs comme des ennemis à détruire par coups de machettes.

C’est ainsi également que le CIPCRE promeut l’éducation à la citoyenneté responsable dans les établissements scolaires où les élèves apprennent la culture de la négociation et de la concorde créative en gérant eux-mêmes leurs conflits de manière non-violente et en s’engageant ensemble dans le communautaire de prise en charge écologique de l’espace vital qu’est l’école.

Pour fertiliser tous ces milieux où il travaille avec le suc de la non-violence comme philosophie globale de la vie, le CIPCRE s’emploie à publier des ouvrages de fond, des cahiers d’animation populaire et une revue intitulée Ecovox.


Un livre : Pour la voie africaine de la non-violence


Cette année, un ouvrage de fond vient d’être publié par les Éditions CLE à Yaoundé. Il s’intitule : Pour la voie africaine de la non-violence. Y sont rassemblées des contributions des chercheurs et penseurs qui se sont donné pour tâche de revisiter la tradition africaine, ses mythes, ses mystiques, ses philosophies et ses quêtes de profondeur pour les fertiliser avec les messages éthiques et spirituels des autres traditions religieuses comme celles de la Bible et du Coran, en vue d’un nouveau projet de monde : le projet d’une civilisation de la non-violence à l’échelle mondiale.

Dans ces contributions de chercheurs africains, les tragédies comme celle de l’indicible génocide des Tutsi au Rwanda, celle des crimes de guerre en République démocratique du Congo et celle de la guerre civile en Côte d’Ivoire sont appréhendées dans leurs enjeux de fond, comme des miroirs d’une vision du monde dont il faut que l’Afrique se libère, après toute son histoire marquée par la traite des nègres, par la colonisation et le néocolonialisme, ces expériences qui suffisent à elles seules pour nous convaincre en Afrique que notre continent devrait rêver à une autre destinée que celle de sa destruction par la violence.

Avant la publication de ce livre, le CIPCRE a publié chaque année un cahier d’animation sur chacun des thèmes qu’il aborde dans la Campagne semaines pascales. Il s’agit d’une sorte de guide pédagogique à l’usage des groupes de travail et des mouvements d’action sociale qui veulent se donner des stratégies de transformation de la société par la voie de la non-violence. Tout au long de l’année et même au-delà de la période de la Campagne, toutes les personnes qui veulent se former à la transformation sociale par la non-violence trouvent dans les cahiers d’animation de quoi nourrir leurs attentes. Sur la déshumanisation des rites de veuvage comme sur les trafics des enfants à des fins d’exploitation sexuelle, sur la dépravation de la dot comme sur les violences domestiques et scolaires, les cahiers sont des outils indispensables pour une vision non-violente du monde.

La revue Ecovox, qui promeut la philosophie du CIPCRE a déjà consacré un numéro spéciale à la non-violence. Ce numéro spécial sert dans le travail des commissions Justice Paix et Sauvegarde de la Création (JPSC) comme dans les Comités d’organisation et de suivi (COS) de la Campagne semaines pascales (CSP).

 

La non-violence est un ferment de nouvelle humanité


À travers tout son travail d’éducation à la non-violence, le CIPCRE veut irriguer la société avec une nouvelle dynamique de transformation de l’idée même d’humanité au Cameroun, en Afrique et partout dans le monde.

Ce travail est d’ailleurs né d’un constat alarmant : celui de la manière dont le continent africain est souvent présenté dans les médias internationaux et dont beaucoup d’Africains s’appréhendent eux-mêmes dans le miroir de ces médias. Dans l’espace médiatique mondial, notre continent est décrit comme une aire géographique où la violence est une donnée constitutive de l’être africain et une constante naturelle de la vie sociale. Depuis que nos nations africaines ont accédé à l’indépendance dans les années 1960, les violences que représentent les guerres civiles, les conflagrations sociales toujours recommencées, les dictatures sanguinaires comme celles de Mobutu Sese Seko (Zaïre) ou d’Amadou Ahidjo (Cameroun), les tyrannies ubuesques comme celles de Jean-Bedel Bokassa ou Idi Amin Dada, les folies des États manqués 1 et l’explosion du mal absolu 2 que fut le génocide rwandais sont théâtralisés et mis en scène par les journaux, les radios et les télévisions de manière vraiment inquiétante.

On dirait que la violence qui y est décrite tombe du ciel ou qu’elle est dans les gènes des Africains. Face à cette vision des réalités, où l’on a tendance à dire que les choses sont ainsi pour toujours et qu’il n’y a rien à faire contre le fatum insondable des Nègres qui dévorent des Nègres, nous avons voulu montrer comment la violence actuelle en Afrique n’a rien de naturel et qu’elle est socialement et culturellement construite dans des intérêts matériels, ethniques ou géopolitiques contre lesquels il est possible de lutter pour construire une société de non-violence.

C’est là notre thèse fondamentale qui est dans toutes nos analyses. Qu’il s’agisse des analyses de la Campagne semaines pascales consacrées à la déshumanisation des rites de veuvage, à la marchandisation de la femme et au drame du trafic des enfants à des fins d’exploitation sexuelle ; qu’il s’agisse des réflexions plus philosophiques et politiques portant sur le Rwanda, la Côte d’Ivoire et les dictatures meurtrières dont l’Afrique a le secret, nous cherchons à montrer comment tout cela relève de la construction d’une vision humaine qui n’a rien de fatal. On peut changer cette vision et on doit la changer. Ce changement est le but, la substance et le projet de l’éducation à la non-violence au CIPCRE.

Nous avons un autre message de fond qui porte tout notre travail au CIPCRE. Il concerne les niveaux auxquels l’éducation à la non-violence devrait se déployer afin de manifester toute sa puissance de sens. Il s’agit de faire comprendre à tous et à toutes que la non-violence n’est pas seulement une attitude intérieure ou un comportement social collectivement assumé, mais aussi une orientation de civilisation, une option pour un nouveau type de culture et d’engagement pour la promotion de nouvelles valeurs d’humanité. Une telle perspective exige une certaine vision du monde, une volonté communautaire de vivre ensemble dans un cadre de vie paisible et un souci de se doter d’institutions qui favorisent et garantissent le respect des droits humains, le développement des pouvoirs créateurs des individus et de groupes ainsi que la vitalisation du sens des devoirs et des responsabilités dans la société. Toute notre action éducative est orientée vers ces richesses d’humanité nouvelle à faire fleurir partout.


Résultats et perspectives


Aujourd’hui, si l’on nous interroge pour savoir quel est l’impact de notre travail et quels sont les changements visibles auxquels il a conduit dans la société, notre réponse ne peut indiquer des résultats de grande envergure qui concerneraient des transformations tonitruantes.

Nous pensons que nous avons tout simplement suscité et créé une nouvelle conscience et un nouvel état d’esprit dans beaucoup de milieux où la non-violence n’est plus considérée comme une utopie naïve et niaise, mais comme un possible non expérimenté 3 auquel il est urgent de donner un corps et un souffle, ici et maintenant.

Ce possible non expérimenté, nous y sommes de plus en plus sensibles au CIPCRE depuis les émeutes des jeunes en février 2008. Sachant que ces émeutes ont été un signe des temps de grande importante dans notre pays, nous porterons notre attention sur ce qu’il faut aujourd’hui construire avec les jeunes en matière de vision non-violente du monde, de stratégies de résolution des conflits par le dialogue, la négociation et l’engagement pour qu’un autre monde soit réellement possible, selon le rêve de tous les altermondialistes de notre temps.


1) Nous empruntons cette expression à Noam Chomsky.

2) L’expression est de Hannah Arendt.

3) L’expression est de Paulo Freire.

 

Les auteurs :

Jean-Blaise Kenmogne : pasteur et théologien camerounais, promoteur et directeur général du CIPCRE ; directeur de publication de la revue écologique Ecovox ; directeur national adjoint de l’enseignement de l’Église évangélique du Cameroun et chargé du développement de l’enseignement supérieur. Auteur, en collaboration avec Kä Mana, des livres : Éthique écologique et reconstruction de l’Afrique, Yaoundé, Éditions CLE, 1997 ; Pour la vie en abondance, l’expérience du CIPCRE, Yaoundé, Éditions CIPCRE, 2002 ; co-auteur de Pour la voix africaine de la non-violence, Yaoundé, Éditions CLE, 2009.

Kä Mana : philosophe et théologien congolais, conseiller théologique du CIPCRE ; professeur à l’Institut supérieur de pédagogie pour société en mutation (IPSOM, Bandjoun-Cameroun) de l’Église évangélique du Cameroun. Auteur de nombreux ouvrages, notamment : L’Afrique va-t-elle mourir ?, Paris, Karthala, 1993 ; La nouvelle évangélisation en Afrique, Paris, Karthala, 2000 ; L’Afrique notre projet, Yaoundé, Éditions Terroirs, 2009 ; co-auteur de Pour la voix africaine de la non-violence, Yaoundé, Éditions CLE, 2009.


Article écrit par Jean-Blaise Kenmogne et Kä Mana.

Article paru dans le numéro 152 d’Alternatives non-violentes.