À la découverte de la non-violence africaine

Auteur

Maria Biedrawa

Année de publication

2009

Cet article est paru dans

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La violence touche avant tout la société civile en Afrique. C'est donc de là qu'émanent des consciences qui veulent lutter de manière non-violente contre les injustices qui touchent leurs communautés. L'article insiste sur le décalage qui existe du passage de la volonté à l'action entre l'Occident et l'Afrique. Là-bas, les populations se battent pour que leurs pays connaissent un développement économique et humain, chez nous, c'est le fait même que nous l'ayons atteint qui est à l'origine de notre inertie.

Loin des images d’Épinal vantant une Afrique pour les touristes, l’auteure témoigne de la vitalité d’associations africaines engagées très concrètement en non-violence.


À travers la rencontre avec des groupes de non-violence en Afrique, j’ai avant tout appris que la non-violence est d’abord une espérance. Non, je ne me trompe pas de continent ! Je n’ai jamais fait un safari ; je n’ai jamais vu en réalité les femmes élégantes, sexy avec une cruche sur leur tête comme on les voit dans les publicités pour les plages kenyanes ; je n’ai jamais surfé au large des côtes de l’Afrique du Sud. J’ai plutôt rencontré les réfugiés, les victimes de dictatures et du droit humain bafoué, en RDC et ailleurs ; j’ai vu les enfants de la rue qui travaillent dans les mines pour le salaire d’un repas. Et j’étais révoltée comme tout le monde peut l’être devant ces situations.

Mais j’ai vu aussi des hommes et des femmes qui, dans les pires situations, révèlent le meilleur de l’humanité — ce que tout être humain pourrait être. J’ai vu plus que des méthodes.

Je rencontre des gens qui s’opposent à la violence, parfois avec si peu — matériellement — et en même temps — existentiellement — avec tout, c’est-à-dire avec tout leur être.

Au fil du temps, les mots que j’entends et que je lis, me font comprendre pourquoi la non-violence africaine a une telle vitalité, une telle fraîcheur d’esprit. Voici quelques exemples, des mots qui disent en quoi cette non-violence attire, pourquoi elle est contagieuse.


« L’échec de la violence » 1


L’échec de la violence en Afrique est visible. Quand les morts se comptent par millions, les réfugiés et déplacés de guerre aussi, sans parler des dégâts matériels des habitats, des infrastructures, des récoltes, des richesses culturelles, un discours de justification de cette violence n’a pas de grandes chances d’être suivi. L’argument qui peut convaincre, c’est « trop c’est trop ! ».

Quand les victimes de la violence viennent à 95 % de la société civile, c’est aussi elle qui agira, et en l’absence d’armes, les uns par nécessité, les autres par conviction, de façon non-violente. Souvent, ce n’est pas la société civile qui a le pouvoir, mais c’est elle qui préserve, déjà aujourd’hui, les populations du pire, et qui commence à s’imposer (par exemple, la grande rencontre de la société civile pour la paix en janvier 2008 à Goma ; le Forum social contre l’exploitation des ressources naturelles en juin 2009 à Lubumbashi). De son sein viendront les acteurs de réconciliation et de (re)construction crédibles de demain.

Ces acteurs ont une chose en commun : ils sont proches des populations. Ils ne sont pas des discoureurs de la non-violence, ils sont des témoins. Ils partagent les conditions de vie de tout le monde et par là, ils deviennent crédibles, joignables, imitables. Leur lutte n’a rien de virtuel, elle est réelle, quotidienne, une question de mort et de vie.

Des figures comme Gandhi qui a commencé sa « carrière » en terre d’Afrique, Martin Luther King comme afro-américain ou Desmond Tutu, sont des personnages auxquels on peut s’identifier.

Les deux réalités précédentes se rejoignent d’ailleurs parfois de façon inattendue : Daniel, Ivoirien, a dû lire quelque chose en vue d’un examen. Il est tombé sur un livre de Martin Luther King et il s’est dit : « La non-violence de Martin Luther King est la seule issue pour mon pays ! » Aujourd’hui, comme professeur, il est engagé dans la transformation de la violence à l’école dans une association qu’il a fondée et à laquelle il a donné le nom de « Martin Luther King ».

Pour nous en Europe, la violence voile sa face meurtrière et se présente sous le jour de la réussite : ce sont des emplois et une contribution importante à notre PIB. L’échec de la violence, la mort qu’elle cause quotidiennement, est trop loin dans l’espace, et dans le temps, quand elle est médiatisée, elle passe. Aux yeux de beaucoup de nos contemporains, si elle n’est pas justifiée, elle reste virtuelle. La lutte contre la violence risque aussi d’être perçue comme virtuelle, donc quelque chose qui n’est pas ancré dans le réel, en dehors de notre espace et de notre temps, et ainsi facultatif, remplaçable par d’autres sensations ou occupations.


« On ne développe pas, on se développe »


Ce sont des mots trouvés dans un livre sur le développement en RDC, à l’époque encore (et à nouveau) en guerre, écrit par un sociologue de l’université de Lubumbashi. S’il y a développement, c’est parce qu’il y a des hommes et des femmes qui ont développé leurs capacités, leur conscience, leur créativité, leur authenticité ; des hommes et des femmes qui sont « vaccinés » contre la corruption, la manipulation, la passivité. Au moment où l’auteur écrit ces mots en 2003, la RDC figure à la 8e place mondiale en bas de liste sur l’échelle de richesse/pauvreté. C’est une parole audacieuse, de prioriser l’éducation dans ce contexte où tout manque ! L’État dépense alors pour l’éducation 0,5 % de son budget (et l’équivalent pour la santé). La personne humaine d’abord, même si les circonstances ne s’y prêtent pas, car c’est la personne humaine au sens plénier du terme qui changera les conditions de vie.

Les conditions ne doivent pas devenir une excuse pour ne rien faire ; elles sont le résultat de quelque chose, elles peuvent donc être changées. Quelqu’un m’a dit : « Nous luttons pour la dignité humaine, c’est vrai. Mais les premiers qui par l’action non-violente l’ont retrouvée, c’est nous-mêmes. »

Que ce ne soit pas que de la théorie apparaît à un autre moment dans ce livre. En raison de coupures de courant quasi permanentes, l’auteur n’écrit pas ce livre comme nous l’imaginons, à l’ordinateur. Il l’écrit à la main, à la lueur d’une bougie.

« La non-violence comme développement humain est partout à l’ordre du jour : en Afrique pour rendre possible une croissance digne de l’être humain, en Europe pour rendre possible une décroissance face à l’érosion de la pensée et des consciences engluées par le consumérisme. Le besoin de partager dès aujourd’hui nos multiples ressources humaines est vraiment un impératif pour que tous puisent vivre enfin avec dignité. »

Si l’on est confronté à l’échec de la violence et à son cortège de souffrance, si l’on résiste à la déshumanisation et si l’on développe son humanité, la tâche qui se dessine est bien celle-ci : « Scruter la nuit et invoquer le jour au ras de l’actualité », des paroles glanées au dos d’un livre écrit par un Camerounais, défenseur des droits humains 2 .

L’actualité, le réel, comme l’élément qui lie la nuit qui est là et le jour à venir. C’est une non-violence qui ne permet pas à la peur d’avoir le dernier mot. Elle ose invoquer, annoncer, susciter une espérance au cœur du réel, et c’est le réel qui l’empêche de devenir idéologie.

Un groupe camerounais a développé une méthode de travail un peu particulière. Le matin, les membres se retrouvent pour lire le journal ou écouter les infos. Où, hier ou pendant la nuit, se sont passés des actes de violence ? Ensuite, selon les situations et leurs compétences, ils partent dans ces lieux-là. Ils entrent en contact avec l’autorité morale ou légitime du lieu et ils proposent leur aide. Si ouverture il y a, ils discernent ensemble les prochains pas. Souvent, c’est le point de départ d’une médiation et d’un travail de sensibilisation avec la population, à partir d’une situation concrète qui concerne tout le monde.

Je ne pense pas qu’il soit plus facile de faire ce genre de chose en Afrique qu’ici.

Chez nous, l’individualisme de notre société ou les complications administratives, les répartitions de compétences (et incompétences) peuvent s’ériger en obstacle contre une posture proactive et venir voiler notre pudeur.

Les rites et codes traditionnels en Afrique ne sont pas moins forts. Il faut avoir du courage et du savoir-faire pour intervenir dans des situations où le pouvoir d’un oncle ou d’un ancien est en jeu ; pour donner une voix au chapitre à une femme, à un enfant ; pour permettre que des injustices soient nommées. Ce n’est jamais facile, ni ici ni ailleurs. C’est encore plus risqué si on ne vit pas dans un État de droit et si on touche par ces actions à des croyances subtiles.

Toujours est-il que nous sommes ici devant une non-violence proactive, qui se mêle de la vie de la cité, qui se risque et trouve des adhérents, car elle s’occupe de la vie concrète comme tremplin pour aller plus loin et ouvrir un nouvel horizon, l’au-delà de la violence — une paix juste.


1) Un mot du Mir Congo (Brazzaville) dans son document de fondation.
2) Malheureusement, je ne me souviens pas de son nom.

 

Auteure : Éducatrice spécialisée de formation, actuellement consultante de formation ; membre de l’Arche (de Jean Vanier) ; présidente du Mir France et membre du comité de rédaction des Cahiers de la Réconciliation ; engagée dans la formation en Afrique à la non-violence active. A dirigé l’ouvrage L’espérance insoumise — Les religions comme moteur de la réconciliation sociale et politique, Paris, Nouvelle Cité, février 2009. Site du Mir France : www.mirfrance.org - Courriel : mirfr@club-internet.fr/.


Article écrit par Maria Biedrawa.

Article paru dans le numéro 152 d’Alternatives non-violentes.