Lorsque Jaurès parle de Tolstoï

Auteur

Jean-Marie Muller

Année de publication

2014

Cet article est paru dans

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À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les œuvres de l’écrivain russe Tolstoï impressionnent les passionnés de justice et de paix en Europe. En France, par exemple, Jean Jaurès lisait régulièrement ses œuvres et pouvait comprendre le sens profond de la pensée de Tolstoï. Il lui rendit plusieurs fois hommage, d’une part avec des mots élogieux et admiratifs, et d’autre part, en attirant l’attention du lecteur sur les contradictions présentes dans l’œuvre de Tolstoï. En quoi consistait sa critique ? Quel rôle joue la compréhension de l’Évangile ? Et qu’est-ce qui était le grand point commun entre ces deux hommes exceptionnels ?

Jaurès lisait régulièrement Tolstoï, l’écrivain russe qui influença de manière décisive le jeune Gandhi. À la fin du XIXe et au début du XXe, les écrits de Tolstoï enthousiasmaient en Europe, et particulièrement en France, les passionnés de justice et de paix.

 

Tolstoï et Jaurès : il n’est pas sûr que beaucoup d’entre nous associeraient spontanément les noms de ces deux grands hommes dont, au premier abord, les parcours respectifs ne semblent pas emprunter les mêmes chemins. Ce qui est précisément remarquable, c’est que Jaurès, qui a conscience qu’il ne suit pas la même voie que celle de l’écrivain russe, a su parfaitement comprendre le sens profond de l’œuvre et de la pensée de celui qu’il appelle, avec infiniment d’admiration et de respect, « le grand Tolstoï ». Il aurait pu, comme beaucoup, se complaire en soulignant les limites et les contradictions dans lesquelles son individualisme religieux enferma Tolstoï. Certes, Jaurès n’ignore pas les insuffisances de la pensée de Tolstoï, mais il va surtout s’employer à discerner le génie spirituel de celui qu’il considère comme un « prodigieux artiste ». C’est la raison pour laquelle on éprouve une immense joie intellectuelle à entendre Jaurès faire l’éloge de Tolstoï. Le 28 octobre 1910, vers cinq heures du matin, Tolstoï, alors âgé de quatre-vingt-deux ans, quitte secrètement sa propriété d’Iasnaïa Poliana à bord d’un cabriolet.

 

Il est seulement accompagné de son médecin. Avant de partir, il avait écrit quelques mots à sa femme : « Je fais ce qu’ont accoutumé de faire les vieillards de mon âge en quittant le monde pour passer dans le silence et la solitude les derniers jours de leur existence. » Après avoir séjourné aux monastères d’Optino et de Chamordino, il prend le train à la gare de Kozelsk en compagnie de sa fille Alexandra qui l’avait rejoint. Mais Tolstoï devient fiévreux et la poursuite du voyage s’avère impossible. Il descend à la gare d’Aspapovo où le chef de gare lui offre sa propre maison. La nouvelle de la fuite de Tolstoï a fait le tour du monde et les journalistes affluent à Astapovo. Atteint de pneumonie, il meurt à l’aube du 7 novembre. Déjà, Jaurès, dans un article de La Dépêche du 24 novembre 1893, avait salué la publication en France du « beau livre » de Tolstoï, Le salut est en vous 1. Jaurès exaltait le sens moral de l’écrivain russe :  « Il déteste, écrivait-il, le mal d’une haine rigoureuse et droite et il croit à la possibilité de l’extirper. » Le 1er janvier 1911, dans un article paru dans La Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur 2, Jaurès rend hommage à Tolstoï. Il célèbre « l’esprit révolutionnaire » qui l’anima :

 

« Il a été en lutte contre toutes les forces dominantes, contre toutes les puissances d’autorité, contre toutes les organisations et institutions sociales qui peuvent opprimer l’individu, briser ou limiter son essor vers la justice absolue. » Jaurès a été bouleversé par la fin dramatique du sage d’Iasnaïa Poliana qu’il évoque en ces termes : « Ses derniers jours sont un acte de révolution incomparable et tragique : la rupture de ce grand vieillard avec tout le milieu qu’il subissait en frémissant, mais qui avait malgré tout sur lui ces prises secrètes et profondes auxquelles nul être ne peut se dérober, est d’une grandeur douloureuse et émouvante. Il avait transigé en quelque sorte durant de longues années avec les lois de la vie commune. Il a voulu avant de mourir éliminer de lui toute contradiction, et s’évader vers l’absolu. On eût dit qu’avant d’avoir réalisé la plénitude de son idéal, il ne se sentait pas digne de mourir. Mais quel courage il faut pour s’infliger à soi-même, à l’heure où d’habitude toutes les énergies sont sinon épuisées, au moins apaisées, la douleur de ces arrachements ! et pour chercher à travers l’angoisse d’un suprême conflit une sérénité supérieure ! »

 

Dans le même article, Jaurès met en évidence que l’anarchiste qui vit en Tolstoï « ne reconnaît qu’une loi : l’Évangile ». Et l’on sent que Jaurès adhère à la conception que Tolstoï se fait du christianisme, une conception dissidente qui se démarque de toutes les orthodoxies : « L’Évangile, il entend l’interpréter seul. Il apparaît que depuis des siècles, on peut dire du jour même où les lèvres du Christ se sont fermées, la parole de salut a été faussée. Les rois, les prêtres, les riches, les soldats, les bourreaux, ont fait semblant de lire dans le livre divin autre chose que ce qu’il contient. Tolstoï creuse l’immense amas de mensonges égoïstes sous lesquels la source vivante est ensevelie. Il prétend retrouver le christianisme ; il prétend le créer de nouveau. »

 

Le 10 février 1911, trois mois après la disparition de Tolstoï, Jaurès fait à Toulouse une conférence dans laquelle il rend un vibrant hommage à l’écrivain russe. Soulignant la complexité du personnage, Jaurès entend se borner à mettre en lumière ce qui en fut le trait essentiel : « La force d’aspiration morale et religieuse, l’appétit, non pas du mieux mais du parfait, qui a soulevé et tourmenté cette âme. » Il revient sur les circonstances de sa mort : « Quoi qu’il en soit, quelle qu’ait été la cause immédiate et précise de la rupture, cette rupture, ce départ, est bien la conséquence directe ou indirecte de l’idéal de renoncement et d’austérité qu’il avait prêché. Et c’est chose tragique, c’est chose poignante que ce grand vieillard s’exilant à la nuit de la maison où il avait pensé, où il avait aimé. Il en est sorti, il s’est évadé de Iasnaïa Poliana comme un prisonnier s’évaderait de sa prison. » Et Jaurès raconte, en exprimant toute la force de sa propre conviction, l’étrange conversion de Tolstoï au christianisme : « C’est alors qu’il a proclamé qu’il prenait comme règle de sa vie l’évangile, non pas l’évangile des orthodoxes, non pas l’évangile des prêtres, mais l’évangile instinctif et éternel des pauvres, et pour y croire comme eux ; il s’est dit : il faut que je devienne comme eux, il faut que j’interprète l’évangile dans sa rigueur morale. Jusqu’ici, par lâcheté ou par égoïsme, les hommes ont composé avec l’évangile. […] L’évangile prononce des paroles d’amour et de paix. Il y a des millions et des millions d’hommes qui s’imaginent être chrétiens, en dépouillant, en faisant souffrir leurs frères, et en proclamant de classe en classe ou de nation à nation l’égorgement des hommes. » Interrompu quelques instants par les applaudissements de la salle, l’orateur poursuit : « Eh bien moi, dit Tolstoï, je veux demander aux hommes, pardessus les lois, par-dessus les sacerdoces, d’être des hommes de l’évangile et je ne leur dis pas : soumettez-vous, je ne leur dis pas non plus : révoltez-vous par la force, je veux qu’ils obtiennent et qu’ils imposent la paix par des moyens de paix ; et je ne veux pas que les humbles écrasés versent le sang des puissants ; je veux qu’ils se bornent à la révolte passive, qu’ils se bornent à refuser l’obéissance aux pouvoirs injustes et le jour où sans violences, sans copier la sauvagerie des puissants, sans révolution tragique à la mode occidentale, les millions de pauvres refuseront leur cœur et leurs bras à l’œuvre d’injustice, de guerre et de meurtre, ce jour-là les vieilles autorités de mensonge et d’oppression se dissoudront d’elles-mêmes. »

 

J’aimerais simplement corriger l’expression de « révolte passive » qui n’a pas de sens. Toute révolte est active, surtout si elle est non-violente… Cependant, la fascination qu’éprouve Jaurès pour l’écrivain russe ne l’empêche point de faire œuvre critique : « Si l’on soumet l’œuvre de Tolstoï, sa philosophie religieuse et sociale depuis 1880, à une analyse intellectuelle sévère, je ne crois pas qu’elle puisse subsister sous sa forme présente. Les contradictions y abondent. » Tout d’abord, Jaurès souligne qu’il est paradoxal que Tolstoï qui voulut affirmer un idéal de vie pacifiée se soit « débattu lui-même dans la plus rude angoisse ».

En définitive, il n’a jamais atteint la paix du cœur dont il prétendait avoir trouvé la clé dans sa lecture de l’évangile. Pour Jaurès, « c’est une chose douloureuse, terrible ». Surtout, Jaurès voit une contradiction dans l’amour de Tolstoï pour le peuple. « Tolstoï, écrit Jaurès, sait bien que sur ce peuple, depuis des siècles et des siècles, pèsent des fardeaux d’injustice ; il sait bien que ce peuple ne pourra le soulever que s’il se redresse, et alors nous sommes acculés à cette contradiction terrible que Tolstoï aimant le peuple et le plaignant et l’admirant, cesserait d’être avec lui si le peuple cessait d’être résigné ou s’il n’adoptait pas les moyens inertes et pacifiques que Tolstoï veut lui imposer. »

Ce point, qui est essentiel, mérite débat. Car, ici, il me semble que Jaurès va un peu vite en besogne et se contredit lui-même. Ne disait-il tout à l’heure pas que Tolstoï ne demandait pas au peuple de se soumettre ? Il est vrai que l’on a souvent présenté la doctrine de Tolstoï comme si elle était fondée sur un principe de « la non-résistance au mal » qui ne pouvait engendrer que la résignation. Pourtant, Tolstoï a lui-même écarté ce malentendu : « Tous les arguments qu’on oppose à la non-résistance au mal, fait-il remarquer, viennent de ce qu’au lieu de comprendre qu’il est dit : “Ne t’oppose pas ou à la violence par le mal ou la violence”, on comprend : “Ne t’oppose pas au mal”, c’est-à-dire sois indifférent au mal, alors que lutter contre le mal est le seul but extérieur du christianisme, et que le commandement sur la non-résistance au mal est donné comme le moyen le plus efficace de lutter contre lui. Il est dit : “Vous êtes habitués à lutter contre le mal par la violence et par la vengeance, c’est un mauvais moyen, le meilleur moyen n’est pas la vengeance mais la bonté” 3. » À vrai dire, c’est la traduction même de l’évangile qui porte à confusion. Tolstoï se réfère aux versets 38 et 39 du chapitre V de l’évangile de Matthieu : « Vous avez entendu qu’il a été dit : “Œil pour œil, dent pour dent.” Eh bien moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. » Cette dernière formulation est évidemment absurde. En réalité, le texte grec dit ceci : « Ne résiste pas au mal en imitant le méchant. » Ce qui signifie tout autre chose…

 

Jaurès n’est donc pas fondé à dire que Tolstoï cesserait d’être avec le peuple si celui-ci cessait d’être résigné. En outre, les moyens proposés par Tolstoï sont certes « pacifiques », mais ils ne sont pas « inertes ». Ainsi, Tolstoï voit dans l’armée le principal instrument de l’oppression du peuple. Et, resituée dans le contexte du régime tsariste, son opinion est largement fondée. Dès lors, Tolstoï est convaincu que le plus sûr moyen pour « détruire radicalement toute la machine gouvernementale, […] c’est le refus du service militaire avant même de tomber sous l’influence abrutissante et dégradante de la discipline ». « Ce moyen, précise-t-il, est le seul possible et en même temps le seul obligatoire pour chacun de nous 4. » Ce moyen de non-coopération avec l’armée, et donc avec l’État, s’il est bien pacifique n’a rien d’inerte. Il exige beaucoup d’énergie, de force, de détermination, de courage. Ce qui est vrai cependant, c’est que Tolstoï n’a envisagé à aucun moment l’organisation concertée d’une action collective non-violente coordonnée qui puisse mobiliser les forces vives du peuple. Il se méfie même de l’action collective pour ne faire confiance qu’à l’action individuelle qui vise au changement intérieur de soi-même.

 

Et, sans aucun doute, nous touchons ici une limite de la pensée et à l’action de Tolstoï. Il reviendra à Gandhi, qui lui-même considérait Tolstoï comme son « gourou », de reprendre à son compte ses affirmations sur les exigences morales de l’amour et de les traduire dans une action collective du peuple de l’Inde qui permettra à celui-ci de se libérer de l’oppression du colonialisme britannique. L’étonnante correspondance entre Gandhi et Tolstoï 5 constitue à cet égard un passage de relais. Pour le reste, Jaurès a certainement raison de penser que Tolstoï cesserait d’être avec le peuple si celui-ci recourait, pour se libérer de l’oppression, aux moyens de la violence meurtrière. À vrai dire, « cesser d’être avec le peuple » n’est probablement pas la bonne expression. Il ne serait pas « contre le peuple », mais il désapprouverait sans aucun doute les moyens choisis par lui, non pas tant parce qu’ils contrediraient les exigences de l’amour que parce qu’ils seraient certainement inefficaces pour parvenir à une véritable libération du peuple. Jaurès fait également grief à Tolstoï — et certainement n’a-t-il pas tort — d’ignorer les enjeux de la démocratie et de sa trop grande méfiance vis-à-vis de l’Occident. En ce sens, il pense que Tolstoï propose aux hommes un « idéal archaïque ».

 

Mais Jaurès ne veut surtout pas conclure son propos par ces critiques et il va de nouveau exprimer toute la reconnaissance qu’il éprouve à l’égard du sage d’Iasnaïa Poliana : « Nous tous qui vivons, nous devons une singulière gratitude à l’homme qui nous a rappelé à tous, quelle que soit notre fonction, quelle que soit notre condition, le sens moral et la portée de la vie. […] Tous nous sommes exposés à oublier qu’avant tout nous sommes des hommes, c’est-à-dire des consciences, à la fois autonomes et éphémères, perdues dans un univers immense plein de mystères ; et nous sommes exposés à oublier la portée de vie et à négliger d’en chercher le sens ; nous sommes exposés à méconnaître les vrais biens, le calme du cœur, la sérénité de l’esprit. Tolstoï nous aide à lever les yeux vers le ciel plein d’astres, à retrouver le sens de la simplicité, de la fraternité, de la vie profonde et mystérieuse. » Et, assurément, en disant cela, Jaurès n’exprime pas seulement ce que fût la quête de Tolstoï, il exprime sa propre recherche d’un sens moral au mystère de l’existence.

 

1) Tolstoï, Le Salut est en vous, Paris, Perrin, 1893.

2) Cité dans Jaurès, Rallumer tous les soleils, « Le grand Tolstoï », Paris, Omnibus, 2006, pp. 823-839.

3) Tolstoï, Les Rayons de l’aube, Paris, Stock, 1901, p. 36.

4) Ibid., p. 410.

5) Cette correspondance a été publiée intégralement dans la revue Alternatives non-violentes, hiver 1993, n° 89 (numéro épuisé).


Article écrit par Jean-Marie Muller.

Article paru dans le numéro 140 d’Alternatives non-violentes.